Viande froide.

Le soleil y gèlerait. Le plus chaud des piments mexicains s'y transformerait en vague haricot. Le plus frénétique des frontistes s'y retrouverait métamorphosé en mou du milieu. Bref, la salle des profs semble avoir la capacité à détruire tout élan. Il ne s'y passe rien, jamais rien. Des copies qui se corrigent, des discussions ternes sur les élèves (pour, la plupart du temps, les dézinguer), des banalités à faire pleurer le premier La Palice venu. Des discussions de vieux tenues par des jeunes.
Je ne suis pas ethnologue, et pourtant ça me fascine, c'est incessant. C'est toujours d'un vide sidéral. Toujours. Rien n'en ressort. La couleur dominante est le noir. Je viens de le remarquer. C'est noir. C'est terne. C'est ennuyeux. Je peux d'autant plus observer que je me sens comme invisible. Un vague bonjour, parfois. Des hochements de tête en guise de salut.
Et puis là, tout de suite, LE sujet polémique, le vrai débat d'idée, l'impertinence à son paroxysme : "Qu'est ce que tu vas manger ce soir?" Mais oui, qu'est ce que tu vas manger ce soir. Voilà un bon sujet de parlote, quand on a évacué le temps, les élèves, les copies. On parle de ce qu'on va manger ce soir. Ça provoque une demi-molle, ça fait pétiller l'iris, putain oui, qu'est ce qu'on va manger ce soir.

Je ne veux jamais devenir comme ça. Jamais. Je crois que le jour où, en salle des profs, je parle de ce que je vais manger ce soir, je me jette en suivant sous un bus. Vraiment....
Qu'est ce qu'on va manger ce soir.... Quand la vraie bonne question à poser, c'est qu'est ce qu'on va boire.

Artille chaud

Je suis tombé amoureux ce soir. C'est pathétique l'amour. Je suis tombé amoureux de Nicole Kidman dans L'Interprète. Elle était belle. Je ne l'avais jamais trouvé belle avant. Elle est trop irréelle, trop inaccessible. Mais faut croire que Sydney Pollack, qui la dirige dans ce film, sait rendre les acteurs réels. Elle était réelle ; tellement, que c'en était douloureux.
Douloureux de voir une nouvelle fois un reflet de ma propre médiocrité devant l'excellence et le caractère "bigger than life" à la fois des acteurs (l'Australienne étant accompagnée ici de Sean Penn, le seul homme dont je pourrais tomber amoureux avec Rahan) et des personnages. Enfin bref, j'ai trouvé le film bon (quelques longueurs et banalités lui font perdre son très bon rythme narratif par instant), mais douloureux. Je tombais amoureux de quelque chose qui n'existe pas. C'est terrible.
Vouloir ce qu'on n'a pas, détester ce qu'on a, c'est assez insupportable. Je déteste tout ce que je crée, je suis, tout ce que je génère (la production de ces lignes est une angoisse), et j'aimerais pourtant que ce que je fais engendre chez mes contemporains un sentiment d'amour à mon égard. Ou a minima de respect. Aller, au moins pas trop d'indifférence. C'est paradoxal. Une enclave inexpugnable de laquelle je ne sais si je ne sortirais un jour.
Et donc je tombe amoureux de Nicole Kidman. Ou de Silvia Broome, le personnage. C'est abominable l'amour. Abominable. Ça rend cinglé. Mais c'est tellement mieux que les basses passions. Tellement mieux que les instincts grégaires, que la baise vulgaire, que le sexe hygiénique. Non sérieusement, c'est effroyable l'amour, mais que c'est doux également. Quand c'est réciproque l'amour, quand c'est inconditionnel, quand c'est ultime, ça dépasse tout. Faut savoir tenir la distance. L'amour, c'est un peu la maturité. À la fois quand on est capable de le reconnaître, et quand on est capable de le conserver. C'est ce qui est compliqué. Le conserver.
On se dit toujours que le trouver c'est le plus dur. Je ne suis pas d'accord. En tout cas plus d'accord. Non, c'est dur de le garder intact. Quand on est un chantre de la râlerie et une éloge de la médiocrité à toute heure, quand la moindre décision à prendre peut vous envoyer dans le mur à la vitesse d'un cheval au galop sur les contreforts du Mont Saint-Michel (très courts les contreforts là-bas), alors garder l'amour, c'est mission impossible. Alors là, tout de suite, plus que de penser à mes courts de demain moitié préparés, comme à l'habitude, plutôt que de songer au fait que je vis encore chez mes parents à 30 ans, plutôt que de me dire que j'ai peur de porter mon neveu dans mes bras de crainte de lui déformer la fontanelle contre un encadrement de porte (rigolez pas, j'en suis capable), je pense au fait que l'amour, je le trouverais sans doute jamais. Et je le garderais encore moins.
C'est abominable l'amour. C'est insupportable.

Plat consistant

Souvent je me sens seul. Souvent c'est parce que je le suis.
Donc j'essaie de trouver de la compagnie. Je n'appelle pas les gens, je ne vais pas prendre un verre dans un bar. Je vais au cimetière. Le hasard a voulu que mes quatre grands-parents soient enterrés côtes à côtes. Enfin les deux couples côtes à côtes, je ne connais pas la disposition des cercueils dans le détail. Mais en tout cas ils sont voisins.
Du coup quand je me sens seul, souvent donc, comme je le disais plus haut, c'est eux que je vais voir. Je ne sais pas si c'est de l’auto-persuasion, si c'est le fruit d'une éducation chrétianno-chrétienne, si c'est mon agnosticisme actuel (je récite toujours les prières de mon enfance tout en ayant pour quelque organisation hiérarchique que ce soit un mépris non dissimulé), ou si c'est parce que ça existe, mais je ressens avec eux une bienveillance, un regard non teinté de... réalité. Ça dure rarement longtemps, quelques remerciements pour m'avoir permis de vivre (oui, c'est leur faute, allez vous plaindre auprès d'eux), pour m'avoir permis d'avoir une belle enfance, une chouette famille, remerciement d'avoir l'impression d'être, sur cette drôle de planète, un de ceux qui aurait gagné à la grande loterie de la naissance.
C'est souvent ça que je dis. Merci. En périphrase, en métaphore, en litote ; en silence surtout. Mais j'ai l'impression que ça sert. Peut-être pas à eux, même si je l'espère. Mais à moi, c'est sûr en tout cas.
C'est sans doute aussi pour me déculpabiliser auprès d'eux de ne rien faire de vraiment énorme de ce qu'ils m'ont donné. J'ai toujours été bon  pour ça, la déculpabilisation. Je devrais être politicien.
Enfin là je vais y aller. Je vais me mettre devant le marbre, l'embrasser. Il sera mouillé, il pleut. Mais ça ne m'embête pas, c'est comme si je buvais à ma source à moi. Ce contact sur mes lèvres est... je ne sais pas. C'est quelque chose. Et quelque chose c'est déjà beaucoup.
Ça pourrait vous paraître morbide comme ça, limite malsain. Ça ne l'est pas. C'est... comme ça. je suis comme ça.
Ne vous inquiétez pas, si vous m'invitez chez vous, je viens, je rigole, je picole, je râle, je mange, je taquine, et on est bien. Mais c'est moins réel, sans vouloir vous vexer. J'en sais rien.
Voilà, j'avais envie de vous dire ça. Maintenant c'est fait. Cet endroit passe d'un exercice de style à l'autre, on fait les tripes, des fois le gras, des fois le cerveau, un peu le jarret aussi. L'important étant de continuer, coûte que coûte, quel que soit le rythme. Parce que même si ça n'a aucun sens, surtout si ça n'a aucun sens, ça en a un.

Parce que ça donne soif. Parce que ça donne faim.

Paella et escargot

La tête tourne au son de l'hymne allemand. Le colon s'échappe d'Abuja, et ci-gît, roux, la mauvaise mayonnaise ukrainienne. Sordide, et pourtant révélateur. Barde moi de dollars et de brune mexicaine. Mon corps me lâche, ma faim s'estompe. L'aube arrive déjà. Débris, des bries, détruit, altruit, minuit.

Novembre, oui, novembre.