Plat consistant

Souvent je me sens seul. Souvent c'est parce que je le suis.
Donc j'essaie de trouver de la compagnie. Je n'appelle pas les gens, je ne vais pas prendre un verre dans un bar. Je vais au cimetière. Le hasard a voulu que mes quatre grands-parents soient enterrés côtes à côtes. Enfin les deux couples côtes à côtes, je ne connais pas la disposition des cercueils dans le détail. Mais en tout cas ils sont voisins.
Du coup quand je me sens seul, souvent donc, comme je le disais plus haut, c'est eux que je vais voir. Je ne sais pas si c'est de l’auto-persuasion, si c'est le fruit d'une éducation chrétianno-chrétienne, si c'est mon agnosticisme actuel (je récite toujours les prières de mon enfance tout en ayant pour quelque organisation hiérarchique que ce soit un mépris non dissimulé), ou si c'est parce que ça existe, mais je ressens avec eux une bienveillance, un regard non teinté de... réalité. Ça dure rarement longtemps, quelques remerciements pour m'avoir permis de vivre (oui, c'est leur faute, allez vous plaindre auprès d'eux), pour m'avoir permis d'avoir une belle enfance, une chouette famille, remerciement d'avoir l'impression d'être, sur cette drôle de planète, un de ceux qui aurait gagné à la grande loterie de la naissance.
C'est souvent ça que je dis. Merci. En périphrase, en métaphore, en litote ; en silence surtout. Mais j'ai l'impression que ça sert. Peut-être pas à eux, même si je l'espère. Mais à moi, c'est sûr en tout cas.
C'est sans doute aussi pour me déculpabiliser auprès d'eux de ne rien faire de vraiment énorme de ce qu'ils m'ont donné. J'ai toujours été bon  pour ça, la déculpabilisation. Je devrais être politicien.
Enfin là je vais y aller. Je vais me mettre devant le marbre, l'embrasser. Il sera mouillé, il pleut. Mais ça ne m'embête pas, c'est comme si je buvais à ma source à moi. Ce contact sur mes lèvres est... je ne sais pas. C'est quelque chose. Et quelque chose c'est déjà beaucoup.
Ça pourrait vous paraître morbide comme ça, limite malsain. Ça ne l'est pas. C'est... comme ça. je suis comme ça.
Ne vous inquiétez pas, si vous m'invitez chez vous, je viens, je rigole, je picole, je râle, je mange, je taquine, et on est bien. Mais c'est moins réel, sans vouloir vous vexer. J'en sais rien.
Voilà, j'avais envie de vous dire ça. Maintenant c'est fait. Cet endroit passe d'un exercice de style à l'autre, on fait les tripes, des fois le gras, des fois le cerveau, un peu le jarret aussi. L'important étant de continuer, coûte que coûte, quel que soit le rythme. Parce que même si ça n'a aucun sens, surtout si ça n'a aucun sens, ça en a un.

Parce que ça donne soif. Parce que ça donne faim.