Maid day, surimi se terre.

Suspendu au régime alimentaire d'une hyène nostalgique, j'erre dans les salles comme un nomade sans chapeau. J'essouffle les envies passagères de quelconques numéristes, et envisage l'oublie dans un soir répété d’esbroufe.
Martelé, les préceptes. Martelés à l'aune d'une carrière qui n'aura pas vu de coup de burin. Le roc est solide, les socs de la charrue ne l'altèrent pas. Le sillon est stoppé par cette matière minérale, mi-statique. Les puissants boulets mariés aux jarrets n'y font rien. La bête de traie, fourbue mais fière, ne renonce pourtant. Elle sera vaincue.
L'hiver des efforts annonce le printemps des nantis. Les Rastignac de salle de bain se pressent aux fontaines du Louvre, bardés de sourire et de plumes, enfoncées aussi profond que ne le permet leur anatomie.
Les champions du désuet hurlent dans des porte-voix trop petits pour leur grande gueule, lisant des mots difformes à l'aide de lunettes astronomiques. L'analphabet s'apprend sur les bans des colles, l'Histoire se travestit dans un délire manichéen, l'horizon s'éclaire de particules fines, l'amour s'éprend de stupre, les sentiments sitcomiques s'assoient, calant leurs deux fesses maintes et maintes fois obésées, étouffant l'amoral de gris bleuté.
Seule persiste, fière, l'axiomique solitude, scellée dans un marbre précambrien, oblitérée d'actes isolés, nacrée d'obédience cyprallique.
L'essence n'est plus, les sanglots longs de l'été bercent mes poils d'une abjecte frénésie. Majorée d'arbitraire.
L'oraison céleste sera inutile. Les oreilles seront tournées vers d'autres troupeaux, les hérauts s'époumonant, engoncés dans d'has-beeniques oripeaux.

Brise l'âme.

Amanites phalloïdes.

Les dingues et les paumés jouent avec leurs manies, dans leurs chambres blindées leurs fleurs sont carnivores.
Ne paniquez pas, j'ai pas soudainement trouvé l'inspiration, c'est de Thiéfaine, Hubert-Félix de son prénom. La chanson c'est Les dingues et les paumés. Je ne l'avais jamais écoutée avant, enfin jamais VRAIMENT écoutée. Vous me croirez, vous me croirez pas, je la trouve hyper décomplexante pour quelqu'un qui essaye d'écrire. Pourquoi?
Pas parce que c'est mauvais bien au contraire. Mais parce que c'est assumé. Faut l'écouter pour comprendre. Mais tout est assumé. Les références jetées entre deux saillies comme un journal dans le feu.
Le but est pas que ce soit compris, que ce soit signifiant pour tous. Le but c'est que ce soit beau. Et avec cette caisse claire pourrie de batterie électrique, ces arpèges fous, cette ligne de basse martelée comme un slogan d'entre-deux tours, ça ressemble à rien, alors ça veut tout dire.
"Piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal, ils pensaient s'enivrer des chants de Maldoror." Lautréamont j'ai jamais lu, du coup je crois que je vais. Mais cette phrase c'est juste l'exemple type : pour moi c'est beau, sans que je sois capable d'accéder à tous les sens qu'il a voulu y mettre, peut-être d'ailleurs me trompé-je quand j'y vois du beau, ou peut-être que tout ce qui est incroyablement laid me parait beau, enfin bon, ce dont je voulais vous faire part, c'est de l'évidence de la beauté de ces textes, ceux de Thiéfaine, sans que je puisse vraiment, ni vous les expliquer, ni vous dire pourquoi je les trouve beaux.
Enfin si, je crois savoir pourquoi je les trouve beaux, parce l'écriture de chacun de ses mots, elle est assumée, je crois que ça c'est un premier secret, une première clef. Faut tout assumer. Style James Dean qui dit la plus grosse des conneries, mais avec classe, qui se prend le plus gros mur, mais à fond. C'est ce qui me manque je crois, ce qui nous manque en général d'ailleurs. Arrêter de paraître, juste lâcher les chevaux, sans arrière-pensée, sans se demander si ça a/va faire bonne impression. Envoyer de la tartine, sans penser côté mie/côté beurre.
Aller, cinquième écoute d'affilée. Je crois que le truc, c'est que rien que par l'écoute de ce morceau, on devient singulier. Voilà. Sans avoir à s'en vanter ou à s'en défendre.

Bon faudra quand même que je pense à utiliser mandragore ou mescal dans mes textes. Parce que quand même, ça pète. Aller je vous laisse, je dois, avec d'autres, statuer sur le destin de 34 têtes blondes (ou brunes ou rousses ou chauves d'ailleurs, putain de maxime ségrégationniste). Bisous cendrés.

Festins ; intestins.

On se nourrit pour vivre, faire passer des nutriments dans notre sang au niveau du grêle, ou du gros, mes notions d'anatomies sont lointaines et imprécises. Le "plaisir" de manger est donc une production : au départ, manger n'est pas un plaisir, mais un besoin. Comme excrémenter par exemple.
Il est d'ailleurs troublant de penser qu'à une ou deux mutations, à un truchement historiographique des conventions sociales près, la perception de ces deux fonctions par notre céphale, bi ou hydro, aurait pu être inversé. Je m'explique.
J'imagine parfois, dans les salles où je me produis actuellement, un élève me demander "monsieur, je peux sortir, faut absolument que j'aille bouffer !", et moi, superbe et intransigeant, de répondre "non, tu te retiens jusqu'à la fin du cours", et d'ainsi jouir de la face contrite de l'affamé.
Ou encore, mon cerveau tout aussi malade que fertile transforme parfois le réfectoire en défectoire, chacun discutant de sa matinée, trône javelisé, prêt à prendre plaisir au déchaînement jubilatoire de son système digestif. "Comment est passé ton chili?" "Ça piquait un peu au début, mais avec la bière que j'ai éliminée, ça donnait une couleur pastelle du plus bel effet." "Toi, tu sais te faire plaisir, moi c'est toujours du rapide, aussitôt chié, aussitôt chasse-tirée, je sais pas prendre mon temps pour savourer." 
Et oui, peut-être l'homme de Cro-magnon, ou son cousin l'australopithèque (la paléontologie à ranger dans la même case que l'anatomie, oui, je sais...) prenait son plaisir dans la position assise dans les fourrés, plutôt que celle... assise dans sa grotte à bouffer sa viande rouge tout juste tiède. Et ce n'est que par une décision aussi injuste qu'arbitraire qu'un "sage" a dit un jour "Non mais les gars, si le but de notre espèce, c'est juste de se vider, notre histoire va pas pisser bien loin." Oui, car il avait le sens de la formule.
Alors l'humanité entière décida de taire le plaisir du trône, pour laisser place à celui de la table. Et qu'on ne me dise pas qu'une simple question d'hygiène expliquerait ce fait. Il suffit de voir un fils de mineur polonais se pourrir la chemisette avec sa carbonade à Rouvroy, un fils d'immigré turc se maquiller les lèvres de houmous à Carcassonne, ou un fils d'indépendantiste vendéen se pourrir le pantalon à coup de mogettes à Drumondville pour comprendre que la saleté n'est pas toujours là où on croit qu'elle est. La saleté. (A noter ; le correcteur orthographique ne connaît ni carbonade, ni mogette. Encore un coup de la globalisation galopante pour nous faire renier nos traditions ancestrales au profit de superpuissances capitalistes tiens... Google je te conchie !!! ).


C'est donc pour cela que j'ai décidé de réconcilier plaisir de la fourchette et de la cuvette en ces lieux. Et j'ai pas mieux pour conclure.



Pique-nique au bord de la flotte.

Vous venez ? On pose une nappe, une couverture, une serviette, enfin quoique ce soit qui protège nos derrières de la terre, on se débouche un rosé, on découpe le sauc' et on croque les cornichons, et on se marre, on se chambre, on prend des nouvelles.
On pétanque, on picole, on gnamagnamatte, on parle de la ligue, du basket, du foot, des voyages des uns, des projets des autres, des amours des uns, des plans cul des autres, on est grivois, parfois vulgaires, parfois clairement dégueus.
Après on reste joviaux, cons mais sympathiques, l'assemblée qui donne envie d'en faire partie, le groupe de bons collègues.
Et puis les enfants doivent faire la sieste, les mamans et les papas aussi, les couples doivent poursuivre leurs intimités respectives, les construire.
Et moi aussi. Je dois la construire.
Donc on se sépare.

Mais on recommencera hein. C'était bien.

Le coup de fourchette.

La force de l'habitude est souvent une force d'inertie. Elle rend immobile, statique même dans le mouvement. Quand on oublie ce qu'on fait, quand on n'en a plus conscience, on finit par s'oublier soi-même et par ne plus réaliser ce qui fait de soi un être particulier.
Le coup de fourchette est particulier. Ce geste machinal et quotidien doit être effectué en pleine certitude de soi. Bouffer c'est drôlement important, bouffer de manière personnelle c'est fondamental. Tiquer sur la côte de bette, saliver sur le travers de porc mariné, engloutir l'éclair au chocolat, vomir les fils de haricots, fantasmer l'huître en août...
L'identité quoi. L'identité de la baguette, de la fourchette, de la cuillère, de la main, bref de ce qui nous sert à bouffer, à nous nourrir, à être humain, à être nous.
Je suis un gros dégueulasse couverts en mains, j'en fous partout, bah oui, c'est moi.

Ça me parait très important de dire tout ça.

Un long dimanche de filles en sable.

Un titre qui a une double vocation : se rappeler que souvent, les films français à gros budget, c'est de la merde, se rappeler que souvent, les jeux de mots de votre serviteur sont d'une qualité comparable à la viande Spanghero, discutables donc.

Le sable a disparu des côtes. Les plages sont maintenant des étendues de galets tranchants. Les tempêtes hivernales, et avec elles les vagues rugissantes (oui oui, j'ose les vagues rugissantes) ont tout emporté. Des retraités vernaculaires pensent que "ça reviendra d'ici cet été." Le sable. Sans vouloir réfreiner tout optimisme dans une période troublée propice à la désinvolture et au renoncement, j'ai quand même du mal à penser que la mer ramènera sur les côtes de notre belle Vendée des mètres cubes de sable par paquet de cent.
Le paysage côtier a donc changé. Il faudra se battre cet été sur certaines plages pour pouvoir poser sa serviette sur une douce couche silicée. Les commerçants désespèrent de l'impact désastreux de cette nouvelle carte postale sur leur chiffre d'affaire estival. Et donc annuel. L'inquiétude grandit, les futurs maires de stations balnéaires seront sans doute sommés de trouver une solution. Draguer les fonds, transporter par avion du sable du Sahara, puisque là-bas personne n'en veut.
Bref la situation risque de s'enliser. Et, je ne peux le nier, je suis moi aussi inquiet. La quantité de bikinis présents sur la façade Atlantique pourrait diminuer. Et ça, c'est intolérable. Je ne veux pas de ces retraités des postes pour uniques compagnons d'infortune iodée. Amenez moi les fraîches diplômées de licence de droit, master de commerce et autres BTS tourisme. Inondez les flots de sculpturales infirmières, d'élégantes standardistes, d'ingénieures effrontées. Badigeonnez les dunes de pâtissières adroites, d'intuitives institutrices, de mélancoliques musiciennes, d'admirables acrobates, d'espiègles contrôleuses, d'inaccessibles hôtesses de l'air.

Et dans un souci de bienséance, je ne ferai aucun lien ni avec la soif, ni avec la faim. Mais amenez-moi du sable bordel !!! 

Marchand de sable.

Une vingtaine de degré au thermomètre, un léger vent marin. Le sable sous les pieds, puis sous les fesses lorsque je m'assoie en tailleur. Un short, des petites soquettes, des baskets. Un sweat, une casquette. La capuche sur la casquette.
Avec ma guitare je me sens... incongru, pas invité au milieu des familles. Alors je me cache sous la capuche, sous la casquette, je commence à gratter, et je ferme les yeux.
Je gratte un accord, un mi mineur, je varie le rythme, je bend, j'étouffe, je rythme mes pensées, les yeux fermés.
Je commence à me sentir de mieux en mieux. J'accompagne mon grattage par une sorte de borborygme, un espèce d'hymne chamanique pour chasser mes dernières inhibitions.
Je finis cette introduction, puis commence à jouer, vraiment. Personne ne s'arrêtera, je ne sais même pas si quelqu'un entendra vraiment. Ce n'est pas grave, le vent, les vagues, les demoiselles (surtout les demoiselles), les familles, les couples grisonnant... Le décor est parfait. J'avais prévu six chansons, j'en joue sept. Et puis je contemple. Je prends mon temps.
Je n'aurais échangé avec personne. Mais j'aurais été au milieu, pas seul.

Je ne me force pas assez. Jamais assez.

Pigeon vole.

Il vivait au milieu. Entouré de briques rouges, il avait posé son bois vert entre deux toits. La taille d'un toilette public. Oué, pas plus grand qu'un chiotte. Il était là, au milieu des jupes d'étudiantes, des coupes iroquoises, des tailleurs Chanel, des "tu vois, quoi."
Personne ne le voyait. Lui scrutait tout le monde. Il n'avait jamais échangé avec quiconque, mais se sentait pourtant de la famille.
On ne pouvait dire de lui qu'il était sale. Ni malodorant. Il était là.
Il s'était glissé au milieu des logements insalubres, oubliés de tous, aux façades d'une noblesse et d'une dignités désuètes.
Entouré de cafés et de musées, il s'enivrait du mouvement des chaussures sur les pavés, du battement d'ailes de pigeons.
Il aimait les pigeons. Eux au moins étaient silencieux. Un pigeon des villes ne roucoule pas, ne produit pas de piaillement intempestif. Pas d'agressivité malvenue. Pas de mendicité ostentatoire. Tout est fait dans la retenue. Ils étaient comme lui. Ils faisaient parti du décor.
Il observait aussi les démarches : langoureuses ; traînantes ; fières, comme possédant la ville, comme attendant que le monde se plie à ses pieds ; parfois dégingandés, mécaniques mal réglées ; en retard, l’œil sur la montre, hésitant entre le pas de course et... la course ; les bras en balanciers, les bras dans le dos, les bras sur les épaules, en pas double synchrone, les bras vides ou chargés ; le cœur lourd ou léger.
Lui ne marchait plus depuis longtemps. Il surveillait ses quelques 500 m², fixait son regard sur un être, le temps qu'il franchisse SON territoire. Ça pouvait durer 30 secondes comme quatre heures. Ça dépendait. C'était selon l'occupation du jour : un café en terrasse, une pause en amoureux sur un des parallélépipède en pierre faisant office de banc. Ou juste un passage pressé, entre le tailleur et les escarpins.
Il ne s'attardait à personne, ne jugeait rien, ne commentait rien. Il observait, d'un œil attentif, sans contemption. Peu lui importait la pertinence des actes, l'importance des tâches, la générosité des interactions. Tout le ravissait, à partir du moment où il y avait du mouvement.
Il regardait toujours en contre-plongée, il ne s'était jamais posé la question du ciel. Ce qu'il voyait de sa guérite lui convenait.
Dire qu'il n'était jamais tombé amoureux serait mentir. Il arrivait à son cœur de battre un peu plus vite à la vue d'une jolie croupe, de formes rebondies ou d'un sourire enjôleur.
Mais le passant suivant chassait quasi-immédiatement cette sensation fugace.
Lorsque, vers 23 heures, la place se vidait, il attendait sans impatience que le dernier piéton passe, que la dernière lumière s'éteigne, que le dernier volet claque pour fermer les yeux.
Puis immanquablement, à l'once du moindre mouvement, ses paupières se levaient. Il avait estimé que la place ne restait inactive dans le pire des cas qu'une dizaine d'heures pendant l'hiver, au mieux une dizaine de minutes au cœur de l'été. Il ne s'était jamais inquiété d'une absence de mouvement, de vol, de vie. Il la savait très temporaire.

Il avait donc vécu ainsi, sans y réfléchir, accumulant les jours. Et puis il arriva qu'il n'eut plus à ouvrir les yeux pendant longtemps. Plus de passage, plus de volettement, plus rien.
N'aurait-il perdu l'usage de ses oreilles qu'il aurait su. Des planches avaient été posées à chaque issue de sa placette. Elle était condamnée.
Trois mois passèrent ainsi comme un souffle. Il s'éveilla au pas d'un homme en bleu et casque, puis au déplacement d'un tractopelle.
Il connut alors la colère. Ils détruisaient le lieu, descellaient les pavés, retournaient l'herbe. Ses pupilles roulaient, ses paupières tremblaient, ses yeux criaient.
Il s'attaquèrent aux murs des maisons, son bois se fendit, son logis fut réduit en copeaux, il chût.

Il se réveilla couvert d'une robe blanche, sanglé sur une civière, dans une chambre capitonnée, une infirmière penchée sur son bras droit. Il attendit ainsi trois nouveaux mois.
On le libéra de ses sangles. Il s'enfuit, retourna à sa petite mignonne place transformée en champ de bataille, creusée de tranchées, bardée d'armature métalliques.
Il se rua dans une des tranchées, y passa la nuit. L'ouvrier chargé de couler les fondations ne le vit pas, plaça le dégueuloir de sa toupie en son aplomb.
Il laissa le béton coincer ses jambes, ses bras, comprimer ses poumons, envahir sa bouche, sa trachée, son estomac. Au moment du dernier souffle, un pigeon le survola.
Pour lui, il garda les yeux ouverts. Pour l'éternité.


Fin de banquet.

Ceci est un avis destiné aux deux ou trois lecteurs encore égarés en ces lieux.
À compter du 5 août prochain, ou à l'écriture du 100eme billet, prendra fin l'expérience de ce blog. Oui, c'est comme ça. C'est moi qui décide.
C'était, c'est et ça va être bien, mais je dois finir et commencer d'autres expériences.
J'écris cela autant pour vous que pour moi. Plus pour moi encore, que ce soit fixé, et qu'on n'y revienne plus.

J'ai rencontré une demoiselle cette semaine. Le problème étant qu'elle ne m'a pas rencontré. C'est drôle de voir qu'une personne croisée à trois petites reprises seulement dans des lieux aussi embrumés qu'éthyliques puisse autant vous marquer. Au fer rouge. C'est bon de ressentir. Ça fait mal, mais c'est bon.