Papille

J'essaie de ne pas saturer les papilles. Il ne faut pas revenir toujours au même goût, toujours se laisser couler dans le sucré, toujours s’assécher de sel, toujours se brûler de piment. Il faut laisser couler l’âcreté d'un Grave, il faut s'aciduler d'une poire, il faut se nourrir de souvenir.
Je n'aime pas trop les souvenirs. Ils s'arrangent pour que l'on ne garde d'eux que le bon. Toutes les scories désagréables, tous les moments de gène, toutes les douleurs passagères disparaissent dans le cours du temps. Et quand on revient fouiller dans ses souvenirs, on ne pêche que les sourires, les délices relationnels, voire charnels, les anecdotes resservies tous les deux ans. On oublie la vaisselle cassée, les crispations, la froideur. Tout s'effrite pour laisser place... à quoi au final ? À ce qu'on aimerait que la vie soit ? Sans doute. Les souvenirs sont saturés de vie en rose. Le souvenir n'est finalement qu'un oubli comme un autre. Le souvenir est une manière que nous avons de nous préserver, peut-être. Il nous, il me permet d'avancer encore un peu plus loin vers cet idéal qu'il nous vend.
Il faut quand même bien l'avouer, du coup, on n'en est pas toujours déçu, de le suivre. Parfois c'est mieux que dans les souvenirs. Ce qui n'est pas peu dire.

Et puis c'est pas vrai, je vous mens. Parfois un dégoût vous prend au moment d’approcher un endroit, une personne, une assemblée, parce que la dernière fois c'était pas agréable. La dernière fois c'était chiant, sans intérêt, une perte de temps. 
Et puis il faut quand même y aller. Alors on baisse la tête, on fonce dans l'arène... et ça se passe bien. Le souvenir était parcellaire, mal documenté, quasiment faux. Encore. Le moment nous fait goûter à autre chose. On se déplace, on se déstabilise, on vainc l'inertie, un pas après l'autre. On s'en construit des nouveaux, des souvenirs. Pour mieux se tromper soi-même, et mieux se surprendre. Pour ne pas saturer, ne pas être dans la froide indifférence du rien de neuf. 

Ouais. On goûte toujours à un peu plus de nouveauté.

Sel

L'écume est parfois comme une déjection d'usine de fabrication de savon pour peau douce : quand la houle est violente et incessante, elle s'accumule contre les rochers en amas compact. On dirait des œufs battus prêts pour une mousse au chocolat indigeste. Et pourtant je trouve ça beau.
Beau comme un surfeur de la Réunion qui, bien que plus habitué à une eau riche en requins et quasiment à température corporelle, n'hésite pas à plonger dans le bordel de la corniche vendéenne. Des vagues croisées en veux-tu en voilà, une couleur marron sable de la mer dégueulasse, à penser à La Hague avec nostalgie, un froid de Toussaint, des spectateurs en pulls de laine et parkas. Non vraiment, quand tu es surfer, faut le vouloir ce titre national pour aller se les geler dans la mélasse.
Et le mec, comme trois de ses congénères à planche, il n'hésite pas, il y va, franco de porc. Et ils se font trimbaler, remuer, renverser, ils luttent tant bien que mal à l'aide de leurs membres supérieurs, s'en vont vers un spot qui, aussitôt repéré, disparaît. Et puis, souvent, une fois La vague repérée, ils s'élancent, se dressent, puis se font faucher par la crête trop puissante des mastodontes. Puis ils se rallongent sur leur planche, et recommencent.
Et une fois, une seule fois, y'en a un qui démarre, qui tourne, qui vire, qui épouse la puissance, qui suit le mouvement , qui se marie avec la flotte, qui la caresse, l'embrasse, l'effleure sans la violenter. Il tourne une dernière fois avant les récifs, s'assoit sur sa planche, lève les deux bras en l'air, plus heureux de la sensation que de la performance. Ses potes venus avec lui de l'Indien hurlent son nom et trépignent sur l'estrade dressée par l'organisation. Il sort de l'eau, les traits du visage gonflés par le froid. Malgré la combinaison, il tremble, autant de froid que de frénésie. Je regarde alors les vagues, qui ne se sont pas arrêtées pour l'applaudir. Les badauds ont repris leurs conquête du littoral, après s'être concentrés quelques instants face aux sportifs. Le ciel s'assombrit, les gouttes commencent à tomber, tranchant avec le teint halé des compétiteurs et de leurs encadrements. On est bien en Vendée, on est bien à la Toussaint.
On est bien rassasié de vent, de sel, de sueur.

Gargantua

Il faut en toutes choses dans la vie savoir être démesuré. Il faut apprécier les bonnes choses sans appréhension aucune, faire disparaître les mauvaises avec la plus grand instantanéité, et discuter avec son interlocuteur comme si l'échange allait être le dernier.
Il faut donner son cours comme si rien d'autre ne comptait, et pour eux, et pour vous. Il faut écrire l'article comme s'il allait valoir un prix Pulitzer. Il vaut manger le plat comme si c'était du Lenôtre. Il faut goûter la vie comme si c'était un rêve.
Et puis il faut recommencer encore. Il est absolument et inconditionnellement nécessaire d'être égocentrique. Et il est absolument et indubitablement indispensable d'être autocritique. Il faut aimer sans condition, et détester sans justification. Entier, plein, immense. Ne vous taisez plus. Il faut hurler. Puis dire pourquoi. Il faut pleurer pour comprendre pourquoi rire. Il faut taper là où ça fait mal pour savoir ensuite encaisser les coups. Puis mieux les rendre. Talion mon ami, Talion.
Laisse-moi être moi et te surprendre enfin. Laisse-moi être moi et t'exaspérer encore. Laisse-moi être moi et te conquérir, toujours.
Laisse-moi dévorer la vie, pour mieux te convaincre. Je suis là et j'y reste. La vie est ma terre promise. L'Exode ne sera plus admis.
J'arrive à pas de géant. 

Anorexie

Huit jours que je n'ai rien écrit. Je commence à être à sec, niveau énergie. Nos chères têtes blondes m'ont épuisé. Et puis j'ai eu vent de mes approximations orthographiques, syntaxiques et lexicales régulières en ce lieu.
La honte. Je veux écrire, c'est un postulat de départ. Mais j'aimerai, dans la mesure de mes capacités, écrire bien. Pour qui me connaîtrait, ma capacité d'autoévaluation paraîtrait une information inutile, puisque redondante ces trente dernières années. "Je suis au mieux moyen, plus généralement médiocre, dans mes mauvais jours pathétique." Sauf que... sauf que quand j'écris je me trouve plutôt pas mal. Et sauf que... sauf que si je fais des fotes plus grosses que moi à chaque accord, chaque mot, chaque concordance des temps, bah mes ambitions vont forcément être revues à la baisse. À savoir, je vais ptet bien arrêter mes conneries. Ici, mes conneries = écrire.
Sauf que... sauf qu'on ne s'améliore pas en refusant l'obstacle, en tournant les talons et en attendant que la lubie passe. On réessaye, on se recasse la gueule, et on remonte. Encore, et encore, et encore. On affronte le mépris, la condescendance, la pitié, tous justifiés, et on essaie de les transformer en étonnement, en agréable surprise, et pourquoi pas en fierté. Pourquoi pas.
Alors on recommence à écrire, avec des fautes, vite, en jetant ce qu'on a dans les tripes, même si c'est pas grand chose. On y va ligne par ligne, sans toujours beaucoup de cohérence, sans toujours beaucoup d'indices sur ce qui se passe vraiment là-haut, entre synapses et neurones. On envoie encore un peu plus. On se rend fier et honteux en même temps, on se dit que quand même, dans l'instant, c'est agréable, quand il n'y a encore rien à assumer, rien à expliquer, rien à reprendre. Je fais, simplement. Je sais faire. Mais je ne suis bon ni pour planifier, ni pour le service après-vente. C'est comme ça, on fait avec. Pardon. Plutôt sans.
Et ça donne ça. Avec des fautes encore, peut-être. Des fautes de goût, aussi.
Je crois qu'au final je suis comme ça.
Cru.

Pêche trop mure

Kurt Russell en Wyatt Earp, Val Kilmer en Doc Holliday, et moi en poivrot.
Il est trop tôt pour aller se coucher, trop tard pour commencer quoi que ce soit. Entre-deux. Comme au basket, quand le ballon quitte la main de l'arbitre, et avant d'avoir touché celle d'un joueur. Entre-deux. Je saute vers la sphère orange. Je la rate, une fois. Mon adversaire aussi. Elle est toujours en ascension. Je retombe sur mes appuis, mon adversaire un dixième de seconde plus tard. La balle monte toujours.
Wyatt Earp trompe sa femme, Doc Holliday crache ses poumons, je bois un rosé. Il est toujours trop tôt pour se caler dans les draps. Il est encore plus tard que tout à l'heure, les copies attendront. La balle monte toujours. Elle devrait retomber, bientôt. Je retente ma chance. Mes phalanges semblent l'atteindre, mes ongles pourraient la griffer. Mais rien. Mon adversaire est encore plus loin du compte. Elle monte toujours.
Kurt Russell prend l'insigne, Val Kilmer prend un verre, je suis à la moitié de la bouteille. Mon lit me jetterait à terre, mes stylos refuseraient de se décapuchonner. La balle va bientôt toucher le plafond de la salle, tous les cous sont tendus, les yeux orientés vers la sphère du désir. Je saute toujours plus haut. Inatteignable. L'adversaire ne compte plus, il est un faire-valoir, simple objet du décor, il est plus bas, beaucoup plus bas. Mais mon résultat est le même que le sien. Je ne touche rien, je ne l'oriente ni vers mon camp, ni vers le sien. Elle monte toujours.
Wyatt Earp tue Ike Clanton. Doc Holliday maltraite ses poumons. Il va être temps de s'allonger. Pouhof. La balle s'écrase mollement contre le plafond. Elle se transforme en crêpe sous l'effet de l'apesanteur. Je saute encore et ne parviens à rien. Le public commence à rire. Mon adversaire aussi. Il me montre du doigt, commence à se tenir les côtes, à être secoué de spasme de frénésie moqueuse. Je ferme les yeux, je commence à planer, je les rouvre, le ballon est maintenant incrusté dans le plafond. Je m'en approche. Le plafond s'ouvre. Le ballon disparaît. Je m'envole. Je ne redescendrai jamais. Un autre prendra ma place, entre-deux, balle qui quitte la main de l'arbitre, Kurt Russell qui lisse sa moustache, Val Kilmer qui surjoue sa pâleur, un autre jour qui se termine, une autre aube qui se prépare, un autre espace à occuper.

Et toujours du rosé.

Confiture de mûre

Ce n'est pas mon ex. Parce qu'elle sera toujours présente. Ex ça sous-entend passé révolu. Ex c'est court, lapidaire, sans aucun sentiment. Ex c'est inhumain.
Elle n'est pas mon ex. Elle a été tout, puis un peu moins, puis plus assez, mais jamais elle ne sera rien. Elle sera la première, pour toujours. Elle est dans beaucoup de moi encore. Elle est dans les balades du front de mer, dans les road trips impromptus, dans les soirées foot. Elle est dans les chaussettes dépareillées. Elle est dans ma vie, toujours. Je crois pouvoir dire qu'elle n'en sortira jamais, même si c'est sûrement ce qu'elle désire le plus.
Ça me rend toujours malheureux, de l'avoir rendu malheureuse. Et puis je me dis que ça devait être comme ça, qu'on n'avait pas choisi, que j'étais pas assez moi, qu'elle était trop elle. Ou l'inverse. Ou aucun des deux. C'est trouble et ça le restera. Mais quand je me sens mal, quand j'ai envie de pleurer, quand je me pose la question du sens de toute cette connerie, surtout de la mienne en fait, j'ai des flashs. C'est rapide. C'est même pas des moments, des instants, c'est... un goût, une odeur. Un touché. Et ça va mieux. Ça a existé. Et ça reviendra, pour elle en tout cas, j'y crois. Elle y aura droit, encore, en mieux, en plus durable, en moins... feu d'artifesque. Et si le monde est bien fait, on en reparlera, tous les deux, autour d'un café.
Je crois pas en grand chose. Mais en ça, aussi con que j'ai pu être, aussi dégueulasse, aussi couard, aussi répugnant... en ça j'y crois. Ça arrivera.
Et puis pour ce qui me concerne... qui s'en soucie au fond. Pas moi en tout cas.

Digestif

Ce n'est pas une pause. En tout cas elle n'est pas souhaitée. Je ne supporte juste plus de me voir écrire des lignes toutes plus noires les unes que les autres. Alors j'essaye de voir la vie en mieux, pour vous sortir quelque chose de positif.
Je sais bien que si vous êtes encore deux à me lire, c'est déjà beau, alors j'ai envie de vous soigner. Du coup je me cure moi aussi. Les doigts de pied, le nez, tous les orifices quoi. Pour être plus immaculé, plus blanc que blanc au moment de noircir la page. Sinon, si je suis tout pollué, tout englué comme une mouette dans la carcasse de l'Amoco-Cadiz, ça ne sert à rien. T'as pas envie, toi, que je te noircisse encore ton quotidien.
Enfin je pourrais le faire, si j'y parvenais avec talent. La monnaie actuelle étant l'euro (et pas le talent), ça marche pas. Bref je cherche un peu d'espoir en moi (ça pourrait être le titre d'une chanson de Daniel Balavoine, chanté très aigu sur le refrain, "Un peu d'espoir en moiahahhahhhhhhaaaaaaaaaaaaaa").
Sur ce j'ai encore beaucoup de taf, et pas assez de temps pour le faire. Comme d'hab. Alors la bise.
Le Bourgueil était succulent hier soir, le Moulin-Neuf pas mal tout à l'heure. Faudra que je vous en conte deux goulées.