J'essaie de ne pas saturer les papilles. Il ne faut pas revenir toujours au même goût, toujours se laisser couler dans le sucré, toujours s’assécher de sel, toujours se brûler de piment. Il faut laisser couler l’âcreté d'un Grave, il faut s'aciduler d'une poire, il faut se nourrir de souvenir.
Je n'aime pas trop les souvenirs. Ils s'arrangent pour que l'on ne garde d'eux que le bon. Toutes les scories désagréables, tous les moments de gène, toutes les douleurs passagères disparaissent dans le cours du temps. Et quand on revient fouiller dans ses souvenirs, on ne pêche que les sourires, les délices relationnels, voire charnels, les anecdotes resservies tous les deux ans. On oublie la vaisselle cassée, les crispations, la froideur. Tout s'effrite pour laisser place... à quoi au final ? À ce qu'on aimerait que la vie soit ? Sans doute. Les souvenirs sont saturés de vie en rose. Le souvenir n'est finalement qu'un oubli comme un autre. Le souvenir est une manière que nous avons de nous préserver, peut-être. Il nous, il me permet d'avancer encore un peu plus loin vers cet idéal qu'il nous vend.
Il faut quand même bien l'avouer, du coup, on n'en est pas toujours déçu, de le suivre. Parfois c'est mieux que dans les souvenirs. Ce qui n'est pas peu dire.
Et puis c'est pas vrai, je vous mens. Parfois un dégoût vous prend au moment d’approcher un endroit, une personne, une assemblée, parce que la dernière fois c'était pas agréable. La dernière fois c'était chiant, sans intérêt, une perte de temps.
Et puis il faut quand même y aller. Alors on baisse la tête, on fonce dans l'arène... et ça se passe bien. Le souvenir était parcellaire, mal documenté, quasiment faux. Encore. Le moment nous fait goûter à autre chose. On se déplace, on se déstabilise, on vainc l'inertie, un pas après l'autre. On s'en construit des nouveaux, des souvenirs. Pour mieux se tromper soi-même, et mieux se surprendre. Pour ne pas saturer, ne pas être dans la froide indifférence du rien de neuf.
Ouais. On goûte toujours à un peu plus de nouveauté.