Source

Je ne vais pas parler ici de sources journalistiques, cela fait bien trop longtemps que je ne m'en suis abreuvé pour pouvoir correctement en disserter. Je parle dans le cas présent de la source d'eau, qu'elle soit pure ou polluée, qui nous permet de faire les choses. En ce qui me concerne d'écrire.
Attention, on va voyager dans le lieu-commun et le prêt à penser. Ma source, c'est, roulement de tambour...



la vie. Rien de plus rien de moins. Suffit d'être un peu observateur, sans entrer dans le voyeurisme pour trouver dans tout ce qui entoure ma carcasse, voire même dans ce qui la constitue, toutes sortes de choses à narrer. Le truc, c'est qu'en ce moment, ma carcasse, elle ne voit ni ne fait grand chose qui mérite un épanchement stellaire (cherchez-bien, vous verrez, ça existe). Je pourrais vous parler de la plage qui s'est vidée ce samedi, tant à cause des nuages que du retour à la vraie vie pour une majorité de la masse laborieuse. Je pourrais encore vous parler de nager dans la mer, de cette sensation grisante qui fait qu'à chaque coup de bras en direction du large, je sens la masse d'eau grandir sous moi, j'entends le silence plein de vie, j'angoisse de rencontres inopportunes à quelque 200 mètres du sable (téméraire, oui...) je reste fixé sur cette bouée jaune. Mais je n'aime pas retourner sur les sentiers déjà arpentés.
Le problème, c'est que j'ai beau me creuser, il n'y rien à dire. On va donc inventer. 

Je me lève ce matin, dix heures. J'effectue mes trente pompes du réveil. Puis j'enfourche le tracteur tondeuse. Je dois rafraîchir la pelouse depuis trois jours, mais je sens qu'aujourd'hui ça va le faire. Je plante la machine contre une racine, déforme le carter, et tord la lame. J'essaie de continuer quelques mètres à tondre : l'herbe n'est plus coupée, elle est carrément arrachée, raclée du sol, des mottes de terres sont expulsées de sous l'engin infernal. J'arrête donc. Je range la machine. Je mange du muesli. Je ne l'aime pas, celui aux fruits, je préfère celui tout chocolat. 
Je me lave les dents. Ma canine "suppôt de Dracula" a pris une inquiétante teinte orange. Je frotte un peu plus fort à m'en faire saigner les gencives. L'orange est parti, et j'ai très mal à l'ensemble de la bouche. Mais je suis satisfait. Je pars courir un peu. Je n'avance pas. Je fais trois bornes et je suis cuit. J'exerce mon shoot sur le panier de basket de la cours bitumée. Je prends une douche, chaude. Je mange mon steak et mes patates. Je prends mon vélo et vais à la plage. Je lis, un peu. Je nage, beaucoup. Je me délecte des jolis corps bronzés de fin d'été, pas mal. Je relis, un peu. Alexandre Vialatte est très drôle.
Je suis sec. Je rentre en écoutant le foot via mon téléphone portable. Je regarde le foot une fois arrivé. Paris est une équipe qui gagne sans me procurer aucune sensation. Elle est dans l'air du temps. Je mange une pizza. Je fais mes tentes pompes du soir. Je prends une douche, tiède. Je regarde le foot. Nantes est une équipe qui fait des matchs nul sans aucune émotion. Je me déteste d'aimer à ce point le foot. Je cherche quoi dire dans mon blog. J'écris dans mon blog. Je regarde le basket. J'aime bien le basket, mais c'est un peu répétitif. Je contrôle les offres d'emploi. Je me demande ce que seront les trente prochaines années de ma vie. Je regrette de lui avoir brisé le cœur, je me sens minable. J'espère qu'elle va mieux. Je me couche. Demain sera un autre jour.

C'est mon meilleur billet. Toute ressemblance avec un affamé notoire n'est que le fruit d'un hasard taquin. 

Désolé j'ai pas eu le temps

J'étais occupé à monnayer ma progéniture à venir. Faut bien manger. C'est que j'ai entendu aux infos que contre un gamin, tu peux avoir une BMW et une caravane, et en plus un peu de liquide. Tu penses que pour un gars comme moi, un peu dans la panade financièrement, ça a fait tilt. Alors du coup, comme on est dans une période où l'investisseur se fait rare, mais généreux quand il trouve un projet à son goût, je me suis dit que j'allais envoyer le paquet.
Bon d'abord le patrimoine génétique parle de lui-même : de la consanguinité sur quinze génération, du pur race, le futur à venir sera forcément fait pour les concours. Normalement bien élevé et poli (mais là, j'ai envie de dire, ça tiendra quand même beaucoup de d'investisseur), il tiendra de sa mère dans la recherche de la perfection et la pugnacité. Oui, moi se sera plutôt le côté bon vivant, sympathique, pas trop laid. C'est déjà pas mal.
Je me suis déjà renseigné du côté de l'argus du nouveau-né. Si je me rate pas au niveau de l'aide-génitrice (certains disent maman) on peut taper dans la moyenne gamme, avec option bonne vue et pas de maladie génétique ni cardiaque. Après, les malfaçons, on peut jamais prévoir, le coup du vice caché, c'est un peu en fonction du concessionnaire (certains disent maternité). Alors oui, vous me direz que y'a quand même un hic dans mon plan, pas encore de partenaire féminin pour mon biz. Alors déjà, grâce aux progrès scientifiques, moyennant un billet d'avion en prenant soin de bien choisir la destination, et quelques pots de vins, en dix mois, je peux l'avoir mon produit, grâce à une aide-génitrice d'occasion. Bon, le truc, c'est que j'aurais peut-être pas toutes les certifications. Et sans tous les papiers, forcément, le prix de vente baisse.
Donc va falloir trouver la perle rare. Mais grâce aux technologies modernes, suffit d'aller sur un bon site d'occasion, style AttractiveWorld (pour le consommateur exigeant), AdopteUnMec (pour la troisième main), ou Meetic (moyenne gamme, tout venant je dirais) ; tu peux même préciser les spécifications de l'aide-génitrice souhaitée : le kilométrage, les options, les airbags, tout ça... Non vraiment, on pleure "la crise, la crise", mais pour le gars un peu malin et débrouillard, y'a de quoi faire.
Donc si je fais valoir l'ensemble de ces arguments de vente, et s'il est blond aux yeux bleus (on dit les nazis, les nazis, mais eux ils avaient le sens de l'esthétique et du commerce), je peux m'en tirer plutôt très bien. Mon rêve, ce serait de pouvoir m'offrir avec la vente, un break, un labrador, une planche à voile et un mobil home (l'autre, la caravane quoi, petit joueur...). Pour quand j'aurais une famille. C'est vrai quoi, tous ces gens qui font des gosses sans avoir les moyens de les élever, moi ça me dégoutte. J'ai envie de leur donner une chance moi aux miens si j'en ai. Donc ça me semble plutôt raisonnable. Ha, un labrador...
Et puis quelle que soit la manière, faut faire bouillir la marmite, non ? Enfin bref, j'y retourne, j'ai une première enchère qui vient de tomber.



Qu'importe la faim, pourvu qu'on ait les moyens.

J'aime pas les omelettes

"Il mange de tout." Mais qu'elle est con cette phrase. "Il mange de tout." Tu lui sers un pneu, oui oui, il le mange. Une pomme truffée de vers ? Il la mange. Pire, un repas cuisiné par moi (tout type d'ingrédient et de recette, ça ne manque jamais). Il le mange !!! Bah oui il mange de tout.
C'est comme dans ses loisirs : il lit de tout, il écoute de tout, il regarde de tout, en sport il fait de tout. Moi je ne mange pas de tout. Les omelettes je trouve ça fade, surtout quand tu ne les garnis pas. C'est pas bon. Le melon je trouve ça ennuyeux et prétentieux (ce orange... il y a des limites au mauvais goût), et en plus mes poils de barbes finissent toujours tous collés contre mes lèvres, du coup mon hygiène déjà défaillante s'en trouve encore diminuée. Les artichauts n'ont aucun intérêt, si ce n'est de nous faire perdre notre temps à trouver ce qui est comestible dans le drôle de légume. La côte de blette... Déjà la blette est une plante, j'ai jamais réussi à distinguer où se situait sa cage thoracique. Ensuite... ensuite c'est pas bon !!! Le fenouil, idem, sans intérêt, au suivant !!!
Au bout d'un moment pourquoi il faudrait vouloir "manger de tout?" Non, je dis non. J'aime la bonne grosse patate, je m'en boufferais en purée, en gratin, en chips, en frittes à m'en faire péter la panse. Le choux de Bruxelles, bien que rappelant par son odeur notre défunte fosse-septique, laisse en bouche un souvenir délicat et subtil à faire arrêter d'uriner le Manneken Pis. Le crabe, l'araignée de mer, la sole ou le bar font à chaque bouchée qu'ils m'offrent perler une larme de joie le long de mes joues grêlées et grasses.
Sachons faire des choix que diable. "Oui mais bien cuisiné, tout est comestible" me direz-vous. Déjà, comestible, ce n'est pas suffisant. Le bon sacrebleu, cultivons le bon. Ensuite je vous répondrais qu’enterrer un aliment sous une montagne d'épices, de marinades, de sauces, de jus, de condiments ou de crèmes en tout genre ne rime finalement pas à grand chose. La langue de bœuf est aussi délicieuse avec sa sauce madère que nature, le thon est aussi oubliable et sec, seul et nu, qu'avec un coulis de tomate.
Non, ne mangez pas de tout. Sachez choisir, sachez être vous-même en face de vos convives, de votre moitié, de vos enfants, de votre compagnon de cellule (qui peut d'ailleurs être votre enfant), et dites clairement "je ne boufferais pas ta ratatouille bouillante et insipide, ce soir, c'est canard à l'orange. Et fait péter le champagne, ras le bol de ce picrate innommable." Voilà, assumez !!!
Je crois que ça vous fera assez à intégrer pour ce soir. Je n'ai rien de plus à dire, de surcroît.





Croquer la vie à pleines dents

Mais ça, ce n'est pas possible avant d'avoir du Stéradent et un solide râtelier. Et oui, pour le moment bande de jeunes, avec vos chicots naturels, mais pourris, vous ne pouvez que bouffer votre bâton de merde un petit plus tous les jours, avant de pouvoir donc goûter aux joies de la céramique. Et oui, rien ne vaut d'être retraité. Passons.
Aujourd'hui c'est la crise. LA CRISE !!! Les chouettes crient à la mort, les chiens hululent, la caravane passe, la charrue avance le bœuf, et les points sur l'été. Ou les barres sur les i. Tout fout le camp, le soleil refuse de faire bronzer les pauvres, alors il pleut. Les riches refusent de financer les pauvres, alors ils s'évadent. Les pauvres refusent d'être pauvres, alors ils n'existent plus. La classe moyenne explose, alors plus de petite section. Fini les coloriages et les siestes. On n'en sort plus, et on finit par tous y entrer.
Ça tombe bien, il y a toujours de la place dans un trou. Le premier à y mettre le pied fait "aie" quand il a fini de tomber et qu'il touche le sol, puis il se replaint (salaud de pauvre) quand le second lui tombe dessus, et ainsi de suite. Il se met ensuite à creuser avec les dents, puisqu'il a les mains prises par la pyramide humaine conséquemment créée. Où l'on se retrouve donc avec l'intérêt d'avoir de la céramique entre les mâchoires.
Bilan de cette démonstration, vaudrait mieux que le premier à avoir foutu le pied dans le trou soit un retraité. Le problème, c'est que le retraité, il est retraité. Donc il peut juste gagner la course de "qui sera le premier à bouffer les pissenlits par la racine ? " (présenté par Tex), et encore, y'aura surement un sprinter en déambulateur qui lui grillera la politesse.
Mais du coup, au fond du trou, c'est pas lui. C'est un type avec les chicots pourris. Impossible de creuser avec les chicots pourris, tu te niques l'émaille. Du coup tu peux pas tricoter non plus, ce qui pose un problème pour les layettes. Les nouveaux-nés en pâtissent aussi, un merdier je vous dis... En tout cas tu peux pas arriver à pied par la Chine. Enfin t'y arriveras jamais à dents. Du coup, tu rattrapes pas ton retard technologique...
Sauf si le premier dans le trou a pris soin d'appliquer consciencieusement de l'émail diamant, la magie du blanc tous les soirs sur ses quenottes. Là, oui, on va peut-être y arriver. Au pire on finit en Inde. Et l'Inde, on le sait, sous-paye ses ingénieurs le jour pour leur faire coudre des ballons de footbag la nuit. Donc on devrait pouvoir leur voler leur savoir-faire pendant leur micro-sieste matinale. Et la, pof, non content d'avoir creusé, le premier pique les plans, les transmet au second, et ainsi de suite... et finit la crise ! On s'en sort, on vend des Rafales, on rachète le Qatar, on construit des immeubles en Russie pour les revendre au Japon, on s'immole par le feu pour réduire le tourisme népalais et tunisien à néant, on installe un dictateur aux Etats-Unis pour leur montrer ce qu'est un vrai pays libre, on construit enfin un mausolée à VGE, et hop, victoire totale et domination du monde. Bon par contre, le premier sera le dernier. A savoir qu'on a gagné je veux dire. Il sera peut-être arrivé au Vanuatu d'ici à ce que l'information lui parvienne. Et les Vanuatu, question technologie, mis à part se coincer le machin dans de la liane tressée, ça va pas bien loin....
Quand on pense que tout ça, ça dépend juste de notre hygiène dentaire... Je ne vais pas dénoncer le travail des journalistes, ça me ferait sans doute passer pour un aigri, mais quand même, pas être capable de faire ce lien direct dans un papier, quel que soit le canard... Même Valeurs Actuelles ou Point de vue Images du monde n'a pas réussi à faire ce travail de fond. C'est quand même bien la preuve que les journaleux, c'est bien juste corporatisme et baisouillage à Mikonos. Quand faut dire les choses, comme par hasard y'a plus personne. Aucun courage...
Enfin pour moi ce soir c'est double dose de Sanogyl, puis d'Elmex et de Signal. Parce que je sais pas si je serai le premier, mais en tout cas, j'en serai pas loin, et comme je suis pas un rat, s'il a besoin de mes dents, le premier, bah je lui filerais. Et oué, on n'est pas tous des putes.

Au final, si c'est bien un bâton de merde qu'il faut bouffer, ce qui est sûr, c'est qui si on s'y met à plusieurs, on arrivera plus vite au bout en en ayant moins chacun à béqueter. Après on peut aussi considérer que le voisin peut tout grailler pour nous. C'est simplement une question gastronomique. Une question de gastro quoi. Une question de merde en fait.

Les rouges et le noir

Il est resté dans l'ombre pendant un petit moment, sa couleur de peau le rendant invisible. Il espérait quitter les champs de coton, ou les petits appentis des maisons de grands propriétaires. Il voulait suivre la voie de James Meredith ou Marcus Garvey. Contrairement à ce que ses compatriotes de type caucasien pouvaient penser, il ne jouait pas bien de la musique ni ne savait remuer des hanches en rythme. Il n'était pas non plus particulièrement doué en sport, pas forcément plus puissant ni rapide que les autres. Il ne voulait d'ailleurs pas être exceptionnel, il voulait juste être normal, et qu'on le traite comme tel.
Il ne vivait pas vraiment dans la peur, il s'était fait aux brimades et insultes. Il se sentait même parfois comme l'animal qu'ils auraient voulu qu'il soit. Il s'en voulait quand ça arrivait, quand son cerveau se mettait en sommeil et qu'il agissait comme mû d'une volonté autre que la sienne, comme si l'instinct le dévorait, l'engloutissait et ne laissait de son esprit que des traces infimes. Ils y arrivaient presque, les salauds, à lui faire croire qu'il n'était rien que ça, un animal. Mais il savait maintenant qu'il avait une conscience, des envies, une intégrité.
Une fois seulement il avait eu peur, quand les cagoulés de Philadelphia, Mississippi, s'étaient pris d'une frénésie de pendaison. Il avait eu de la chance, il était passé entre les gouttes. Un des cagoulés l'avaient pourtant rattrapé, dans la rue, lors d'une soirée de rafle. Il l'avait reconnu, lui avait sifflé " t'as de la chance, je t'aime bien", avait lâché son avant-bras qu'il agrippait jusque-là, puis avait fondu sur un autre innocent qui ne serait pas aussi chanceux. Cinq de ses amis avaient ainsi péri, en deux ans. Il avait trente ans, se sentait vieux.
Mais il était maintenant dans l'ombre. Une autre couleur était devenue l'ennemi. Les blancs avaient décidé de faire la guerre aux blancs. On cherchait les rouges. Un gros politicien, sénateur semblait-il, à la mine aussi aimable que celle d'un bouledogue neurasthénique avait déclaré que si on ne l'éradiquait pas, la peste rouge détruirait le beau modèle américain... Le beau modèle américain, cette blague. Il pouvait en parler du rêve américain. Il pouvait en parler mais personne ne semblait enclin à l'écouter. Alors il se taisait. Et observait.
Le bouledogue rasait gratis. Des dénonciations, des condamnations, des grillades en public, l’Amérique semblait rongée par une gigantesque meute de rats communistes. Le nègre avait cédé la place au coco. Pour un temps certes. Et puis cédé la place, il fallait quand même vite le dire. En général, le bouledogue pensait que si tu étais blanc et ami avec des noirs, tu développais là le premier signe de rougeole. Manquait plus que tu sois pédé, et donc déviant sexuel, et alors là, plus aucun doute, c'était le passage par le siège de fer.
Intéressant d'ailleurs de se dire que de son côté, Jojo le Georgien autrement appelé le maniaque de la purge, chantre du communisme mondial, n'appréciait pas plus que ça et les noirs et les tarlouzes. Comme quoi si le bouledogue et le moustachu avaient pu discuter ensemble, ils se seraient certainement trouvé nombre de points communs, après s'être vomis mutuellement dessus bien entendu. Frères ennemis dans la haine.
Ainsi donc il pensait avoir sa période de répit. Et puis le bouledogue s'était attaqué à l'armée et à ses héros de guerre, et avait été broyé, transformé en chien à mémé inoffensif, non sans avoir brisé de nombreux destins.
Alors la haine avait du trouver un nouveau défouloir, et le noir devenu presque commun redevenait la cible colorée la plus visible. Et il en avait eu marre. Il avait commencé à parler, de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, de plus en plus fervemment. Et ils avaient commencé à l'écouter. Les siens d'abord, puis les autres, tous les autres. Un quartier, une ville, un état, un pays, un continent, le monde. Il ne se cachait plus, et devenait grand, toujours plus grand. Il ne nourrissait pas cette grandeur, ne la cherchait pas, il ne s'abreuvait que de certitudes, de compassion, de sagesse et de détermination. Il en mourrait d'ailleurs. Mais n'en serait que plus vivant.
Car dès lors tous s'abreuveraient de son destin, ses ennemis, pour mieux le combattre, ses disciples, pour mieux le perpétuer.
Ainsi s’entremêleraient les rouges et le noir. Ainsi se réveillerait une faim nouvelle. Ainsi les libérateurs prendraient-il conscience de leurs propres prisons.

Ainsi pourraient-ils tous avoir faim.

Service continu de

Après de longs ébats de 5 minutes 32 secondes, elle s'endormit. Je restais pour ma part circonspect, assis sur le bord droit du lit, elle langoureusement étendue dans la diagonale du matelas, emmitouflée dans sa couverture en poil d'Uranus. Les récents événements m'envoyaient valser comme un derviche tourneur sur une fraiseuse numérique. Et je trouvai le comportement de Franck plus que discourtois. Après tout, si la liberté de chacun s'arrête là où commence celle de chacune, et vices et vertus, ma dégoûtante n'avait-elle pas le droit inaliénable d'encenser le cétacé? Quel était son prénom d'ailleurs, à cette femme qui gisait là, à mes fesses? Et d'où venait donc cette odeur de pied ?
Je crus d'abord qu'elle provenait de moi. Pas la femme, l'odeur. Mais non, j'avais bien mis mes chaussettes inolfactives, et appliqué en me levant ma crème hydratante à l'extrait de chausson Exxon, parce que tout ce qui vient du cœur de la terre saura vous faire garder les pieds au sol, et au sec. J'appréciais beaucoup cette publicité du reste, et m'en chantait souvent l'air lorsque je me promenais sur les bords du lac d'acide Erpo IV.
Mais cette odeur de pieds, cela pouvait-il... Non tout de même, comme l'homme fait caca, la femme sent la rose. Ou peut-être naît-elle dans la rose, et l'homme dans le tunnel sous la manche (également appelé aisselle)... J'essayais de ne pas trop m'absorber dans ces raisonnements tout autant connexes que complexes, pour approcher mon nez des pieds de ma conquête. Rien, j'en étais presque déçu de cette neutralité nasale que je ressentais à la proximité des plantes de ma truc. Je chassais donc, cloison au vent, la source de cette puanteur mirifique.
Elle m'attirait hors de la chambre décagonale ; toujours pas la femme, mais l'odeur. Je passai donc le saut à la perche et le 800 mètres pour aboutir dans un superbe stand de tir à la carpe qui m'horrifia. Deux plantes carnivores tenaient en pétales des brumisateurs de lave-vitre et en aspergeaient équilatéralement tout volatile marin qui échappait au contrôle d'un bocal ogival au centre duquel étaient planté lesdits végétaux, l'eau leur montant jusqu'à mi-cheville. La carpe ainsi abattue en plein vol était immédiatement frappé de cécité et récitait l'alphabet alternativement en grec et latin anciens, avant d'effectuer une manœuvre de recul sans prendre soin d'émettre le bip-bip de rigueur.
Ce spectacle atroce me hante encore aujourd'hui. Le sang chaud me montant à la tête me fit pousser un cri de froid. Je devinai en découvrant cette installation que le pauvre Franck s'était mépris au sujet de ma vulgaire : elle était encore pire que ce qu'il avait subodoré, cette installation témoignant d'un irrespect complet du protocole de Senard-Moissy sur l'interdiction d'encouragement fait aux plantes carnivores d'aiguiser leurs penchants les plus carpophobes,  tout en violant également, sans amour aucun, l'article six des accords de Saint-Michel Chef-Chef dictant que tout acte d'amour ne peut être suivi d'une observation de tir à la carpe,et mangez des galettes.
Je me sentais pris au piège.
Croquant un œil de caméra, la vicieuse se dévoila alors à mes yeux, sortant de derrière un rideau chamarré ; puis ayant avalé sa friandise, d'un regard électronique, elle me glissa ces mots qui raisonnent toujours en moi : "Dans le cul Lulu."
Pris de spasmophilie, je mangeai une pomme et appelait un ami. J'étais à sa de rien.
Et bon dieu, d'où venait cette odeur ?

(Surement à suivre si les précipitations le permettent)

De cuir et d'eau.

Ses yeux sont fixes. Ses paupières ne se ferment jamais. Il reste concentré sur sa cible. Concentré n'est même pas le mot ; la concentration sous-entend l'effort. Lui laisse parler sa nature. Sa peau n'est pas grêlée, mais pas lisse non plus. Elle rappelle le cuir tanné, souple et solide. Il sait lui faire prendre toutes les formes, mais n'aime jamais tant que lui donner cet aspect d'impassibilité de statue.
Il ne connait que la soif de vengeance, et la faim de destruction. Pas une destruction complète et aveugle, mais une frappe chirurgicale, qui ne laisse ni témoin ni prise au hasard. Et pourtant, derrière cette passionnelle déraison, il est la sérénité même. Plus aucune question ne traverse son esprit, plus aucun doute ne le taraude. Son cœur bat au rythme des secondes, ni plus lentement, ni plus vite. Rien n'a plus de prise sur lui.
Ni le son d'un harmonica, ni le corps spectaculaire de Claudia Cardinale. Il vit pour tuer, pour le tuer. Il finira par le faire. Puis...


Il ne respire que par l'hédonisme, ne passe aucun millième de seconde sans jouir de ce qu'il rencontre. Il en fait des mots, des mélodies, des hymnes. Il boit ce qu'il chante, chante ce qu'il boit, mange ce qu'il hurle, et vomit le reste. Il s'entoure d'amis pour mieux les détester, s'entoure de femmes pour mieux les séduire, se détourne du monde pour mieux le baiser. Il escroque avec élégance, distille parfois le vrai pour prêcher tout le temps le faux. Il est l'attrape-gogo ultime, le plumeur de pigeon virtuose, le crève la dalle à la panse trop pleine. Il envoûtera son dernier public, puis...

Ils rempliront leur mission. Puis leur faim disparaîtra, et eux avec.

Les huîtres de l'Olympe

"Je ne reviendrai pas." C'est tout ce qu'il lui avait dit. Il avait pris un sac de toile, y avait rangé deux livres, la bible et Jack London, deux paires de jeans, des souliers de rechange, et une chemise. Il ne s'était pas retourné, avait pris le sac sous son bras droit, avait ouvert puis refermé la porte de son bras gauche. Il n'avait pas entendu ses sanglots ; elle n'en avait pas produit, en femme pléonastique, elle s'attendait à l’inéluctable. Elle s'était préparé à être dévastée, et à devoir se reconstruire. Premier cliquetis de la serrure, ouverture de la porte, elle sent son cœur s'arrêter, elle meurt. Deuxième cliquetis de la serrure, pas sur les marches du perron, premier battement du reste de sa vie, elle va se remettre à vivre. Doucement d'abord, mais elle va y arriver.
Lui part dans le brouillard nauséabond d'une ville de l'est qui découvre l'industrialisation, mais qui n'oublie pourtant pas de laisser le long de la route nombre des rêveurs d'autrefois. Lui a décidé de ne plus rêver. Il veut maintenant faire, et va ainsi engloutir l'ensemble de ses deniers pour traverser le pays. Il s'en fiche, ses économies ne sont rien, un bien faible investissement au regard de ce qu'il gagnera. Il le sait, il trouvera. Il n'est pas encore fait pour mourir de faim, mendier sa vie chaque jour que Dieu fait. Il n'a pas encore envie de diluer son quotidien dans des doses toujours plus énormes de whisky. Il n'est pas encore vieux, sans être tout à fait jeune. Il est décidé.
Il ne connaît pas encore les étapes qui verront son passage. Ouest, direction ouest, il va suivre la course du soleil. Il commence par une gare. Il interroge, se fait expliquer les tarifs, comprends que ses économies ne serviront à rien, qu'elles lui permettraient tout juste de franchir un tiers de la distance en train. Il lui faudrait alors s'arrêter, retravailler de quoi gagner la fin de son périple. Il ne veut pas de ça, il a décidé que ce qu'il avait en poche était suffisant pour recommencer là-bas, à l'Ouest extrême. Plus de contretemps. Plus d'hésitation coupable et de procrastination ; de l'action, des solutions : de l'instinct.
Un homme l'observe déambuler dans le hall, entre les familles richement couvertes de toutes sortes de fourrures afin de braver le climat rigoureux de saison. Afin de paraître, également. Tu es ce que tu montres. Lui montre donc qu'il est à la limite de la banqueroute : veston limé, chaussure déchirées sur l'intérieur des pieds, jean solide mais déjà bien utilisé. L'homme s'avance vers lui et lui demande où il veut aller. Il lui réponds l'Ouest. L'homme sourit. Il lui dit que le train va à l'Ouest. Lui répond que si l'homme est venu le trouver, c'est qu'il a compris que le train était trop cher et que, peut-être, l'homme avait une solution pour un humble voyageur comme lui. L'homme sourit encore et lui dit qu'il a peut-être une idée. Il le roulera jusqu'à la moitié du chemin, quatre jours de route. Lui demande le prix d'une telle course. L'homme lui réponds qu'il lui faudra juste avoir de la conversation. Lui prévient qu'il est plutôt du genre taiseux. L'homme lui dit qu'il devra alors écouter. La solution semble bonne.
L'homme l'emmène sur le parking de la gare.
"- La voilà.
- Rustique.
- Oui mais solide, et je la connais par cœur, impossible qu'une panne ne nous empêche d'avancer trop longtemps.
- Confortable ?
- Non. C'est pour ça qu'il faut parler pour faire passer le temps.
- Tu fais ça avec tout le monde.
- Non. Seulement quand j'ai besoin de parler, ou d'écouter.
- Et là tu as besoin duquel des deux ?
- Ecouter." Ils montent.
"- Raconte moi ton histoire.
- Aujourd'hui j'ai quitté ma femme et je pars vers l'Ouest. Fin de l'histoire.
- C'est une belle histoire. Assez commune par les temps qui courent, mais belle. Ne te méprends pas, je suis sûr que ta femme est triste et je compatis à sa douleur. Mais c'est toi qui est dans ma voiture, et j'aime les gens fou et courageux. Tu es plus fou ou plus courageux ?
- Je n'en sais rien.
- Alors on va essayer de le savoir d'ici à ce que l'on se quitte. Tu sais lire une carte ?
- Oui, pourquoi ?
- Je ne suis jamais parti vers l'Ouest. J'ai fait le Nord et le Sud, j'ai même traversé le grand océan, mais jamais je ne suis parti par l'Ouest. Je ne connais pas.
- Suis le soleil.
- Il va se coucher. Tu veux l'attendre ?
- Non.
- Donc lis-moi la carte.
- Hé bien... si j'en crois les panneaux, tu devrais prendre à gauche.
- Non, je ne te demande pas de m'indiquer la route. Je veux que tu me lises la carte.
- .... Je ne comprends pas.
- Tu vois la route à prendre ?
- Oui.
- Tu vois les noms des contés et patelins à traverser ?
- Oui.
- Tu les connais tous ces coins-là ?
- Non.
- Dommage, il te faudra inventer. Même pas dommage... tu me liras le trajet et on verra si tu te trompes. Si tu me décris mal un village, une colline, un désert, tu prends le volant. Et puis si je me trompe à mon tour, on échangera encore de position.
- Je ne sais pas conduire.
- Tu apprendras, c'est le moment. Ou peut-être pas, peut-être auras-tu tout juste.
- Oui, peut-être. Quelle est ton histoire?
- J'ai rencontré un homme et je l'emmène vers son rêve.
- C'est une belle histoire.
- Oui, je trouve aussi. Mais ne perdons pas de temps. Lis-moi la route."

À suivre.

Passe plat

Demain, ce sera la vingt-et-unième itération que mon esprit malade et pourtant pertinemment maussade produira en ces lieux. Cela signifiera, conjointement de part mon indécrottable indolence et grâce à l'architecture de ce fabuleux générateur d'inutilité portant le nom de Blogger (la machine permettant de créer le blog, pas l'éternelle prépuberte qui sommeille en nous, ne se réveillant seulement que pour nous souffler à l'oreille l'intérêt de donner notre avis sur tout et tous dans un exercice souvent quotidien de la futilité) que mon manifeste (comme c'est pompeux, mais pas autant qu'un pistolet à Carrefour) initial intitulé, comme mon blog, Soif et Faim, disparaîtra de la colonne de droite affichant le titre de chacun de mes délires quotidiens.
Que cela n'empêche pas tout ceux d'entre vous, et je les sais nombreux, qui n'auraient pas posé leurs yeux sur ces quelques lignes de départ de le faire. Posez les yeux sur ces quelques lignes de départ.

Sinon je brûle aujourd'hui d'un feu intense, vorace, flamboyant qu'on appelle coup de soleil sur la nuque. J'ai essayé d'y faire cuire un œuf, pour voir. Maintenant j'ai chaud, et j'ai du blanc d’œuf gluant dans les poils du dos. Oui j'ai des poils sur le dos, ça me permet de mieux dissiper la chaleur interne des mes organes par la production le long de cette soie courant le long de ma colonne de petites gouttelettes d'eau appelées sueur. La sueur, comme le pet, le rot ou encore un disque de Christophe Maé, ce n'est pas sale, c'est la nature, ça arrive.


Je déconne, rien ne justifie un disque de Christophe Maé. Ce soir je ne suis pas bon mais je n'ai pas l'impression de pouvoir faire plus. Vous vous contenterez de ça. De tout façon c'est le week-end, vous êtes tous à vous pitancher la trognasse ou à regarder l'écho des lois sur la chaîne Parlementaire. Ou les deux à la fois à faire un picolo-commission d'enquête parlementaire. Je le vois dans votre œil torve (j'échapperais à aucun lieu commun de l'écriture) et avide de voyeurisme législatif. Citoyens va.

Aller, un Etorki et au lit. Oui je fais de la pub. Les basques réussissant aussi bien le fromage que les attentats pour des raisons oubliées de tous si ce n'est d'eux, je ne vois pas pourquoi je me priverais.



Sur le pouce

Non mais vous le croirez, vous le croirez pas, je m'endormais sans rien avoir produit. C'est pas méprisable ça, monsieur, madame, mademoiselle (ah flûte, ça se dit plus) !!! Vous remarquerez mon sens équilatéral de la galanterie.
Soyez indulgents pour ce billet-ci, la syntaxe autant que la grammaire autant que l'orthographe autant que la rhétorique autant que la dialectique autant que la systématique autant que l'alambic risquent d'être forts approximatifs (et oui, un seul mot de genre masculin, et pof, c'est le tout qui prend une paire de couille. Allez me parler de progrès sociétal après (du reste je m'en fous)). (Notez l'habile stratagème qui fait que vous ne vous attendez pas, du coup, à grand-chose, et qui me permet de vous surprendre à chacune des lignes suivantes par la verve de mon esprit et l'agilité de mes mots.)
Ça doit se sentir, du moins moi je le sens, je regarde beaucoup Desproges en ce moment. Et ça me désole. Surtout pour les commentaires placés sous les vidéos. Vous me direz "quand tu regardes Desproges, quel est le but de faire défiler la page et l'intérêt de la chose vers le bas en regardant Moralisateur34 dire à Libertaire85300Soullans "Non mais Desproges il est vraiment mieux que Dieudonné", point d'interrogation ? Vous aurez du reste raison, c'est une des petites manies qui me polluent le quotidien, comme de ne pas vouloir gâcher le papier toilette au risque d'une irritation anale des plus disgracieuse lors de mes observations des éclipses lunaires. Mais pour avoir de bonnes manies, il faut en avoir de mauvaises.
Ainsi donc je mange du Desproges. Ça me rend plus aigre. On n'en est même plus au vinaigre là, c'est quasiment de l'acide nitrique. Je dissous rien que par la pensée. Et dix sous c'est pas cher. C'est pas donné non plus. Ça reste dans la moyenne.
Je ne devrais plus aller à la plage non plus. Quand j'observe cet agglutinement de familles ébahies par le moindre grain de sable et la première mouette qui chie, qui s'ébaubit devant la plus petite écume qui leur souille les pieds, quand ils s'esclaffent de se ramasser lamentablement leurs longs et pathétiques faciès sur le sable après avoir raté cette petite balle orange, jaune ou verte fluo dont la fabrication aura permis à une famille philippine de faire d'une pierre deux coups, vivre un mois de plus en mangeant une portion de riz supplémentaire, et choper un cancer de la tyroïde (oui, toute la famille), balle emblématique d'un sport dont le nom se traduirait par balle de la pute, ou balle pute, ou pute balle, quand ils mangent leurs sandwichs gras et dégoulinant de cholestérol et de produits bons marchés, quand ils s'intellectualisent de sudoku, de mots croisés entrecoupés d'horoscopes d'une des courtisanes d'un défunt président, ou pire de biographie de Christophe Maé (128 pages, taille de police 26, Arial, édition du cherche midi à Mouscron), quand je pense à ce que ces enfants pourraient faire de mieux que de me hurler dans les oreilles ou de m’ensevelir de sable dans leurs courses effrénées et sans but, quand je pense aux nombres de barquettes de frites qui n'ont rien demandé, et qu'on va sacrifier sur l'autel d'une société de consommation toujours plus inconsciente d'elle-même et de son incapacité à freiner cette globalisation dérégulée et mortifère, amenant en cela nos générations futures à devoir choisir entre la carpe et le goujon, et bien oui, moi je vous dis, la plage, je ne devrais plus jamais y retourner.

Donc c'est dit, demain, la plage, c'est comme le nutella dans le nesquik au petit-déjeuner, j'arrête.

Carpaccio

Si ce qu'on fait est ce que l'on est, je ne suis pas grand chose. Mais ce n'est pas grave, ce n'est qu'un état stationnaire entre le début et la fin. Ça finira par venir, j'espère être trop malin pour que l'on puisse envisager une autre issue.
Demain je recommence à travailler, du moins je refais une vraie journée de travail. Ça fait plus d'un an et demi que ça ne m'était pas arrivé. C'est long un an et demi, mais pas tant que ça. (Là je viens par inadvertance de basculer mon clavier d'AZERTY en QWERTY et ça fait dix minutes que je lutte pour trouver comment revenir à la normale. Si ça vous arrive, pas de panique, Maj + AltGr et c'est réparé. Tout ça pour dire que ça va être encore plus décousu que d'habitude.)
Quand on essaie de se rappeler d'une année et demi, ça revient par flashs, c'est très épart et pas forcément chronologique. Moi c'est d'abord les pires moments qui reviennent, question sans doute de conjoncture. Puis l'agréable arrive et clôture l'aventure psychique. C'est bien de finir par le bon. C'est un peu ce que je me souhaite pour être honnête. J'espère tenir le bon bout, on verra.
Pour revenir à demain, je suis en train, petit à petit, de prendre conscience que si je veux continuer à faire ce que j'aime, écrire (oui j'aime ça, j'adore même, vous n'avez pas fini d'en chier), va ptet falloir se caler un bout de pain entre les chicots de temps à autres. J'ai l'air intelligent comme ça, mais j'intègre les plus élémentaires des choses très, très, très, très, très, très, très, très, très, très, très, très, très, très lentement. C'est agaçant à la longue.
D'ailleurs j'ai pas l'air intelligent, même de façade. J'ai pas l'air du tout. Quand je dis "j'ai pas l'air du tout", c'est pour dire que j'ai pas l'air quoi, ni climatisé, ni intelligent, ni rien. Pas l'air du tout. J'ai l'odeur par contre. Trop de poils, c'est génétique il parait. Et comme j'aime me faire suer en ce moment, faute de mieux, ça n'arrange rien à l'affaire. Il n'y a pas de c à suer.
Ah, je voulais vous parler de ça aussi. Nager c'est beau. C'est silencieux, c'est fatiguant, c'est solitaire, ça donne un goût de sel dans la bouche (oui, je nage dans l'océan moi madame), et ça donne l'impression de faire corps avec quelques choses. Peut-être avec le décor des vacanciers qui, pendant quelques secondes, te suivent des yeux. Ou avec le pipi des mêmes vacanciers qui te réchauffe par saccades. Ou avec la mer, pour faire un peu barbelivienesque. Enfin ça fait du bien de sentir ses épaules lourdes en sortant de l'eau, et de regarder son bide en se disant que pour cette fois, c'est pas le gras qui gagnera.
C'est ce qu'on fait qui définit ce que l'on est. Je suis nageur, écrivain et intérimaire. Pour le moment.


Ah oui. Et affamé. Pas soiffard ce soir, j'ai essayé de me donner du courage et le sommeil.

Peuple des étiers

Il l'avait observée depuis longtemps déjà. Il n'aurait pas su donner une indication chronologique plus précise que longtemps. Il ne connaissait ni fuseau horaire, ni chronomètre, ni heures. Mais en tout cas, il en était sûr, cela faisait longtemps. La scruter, la détailler par le menu lui faisait monter la bave aux lèvres. Il n'en avait vu de plus belle, de plus appétissante depuis au moins trois lunées. Et il avait faim, terriblement faim, harcelé et pourchassé qu'il était par ses anciens compagnons. Il n'avait pas fait grand chose de mal, juste mordu un peu trop profondément dans la trachée du dernier-né de sa sœur. Le jeu avait mal tourné, le sang avait jailli, le clan avait essayé de le tuer. Il s'était échappé. Il ne se souvenait plus vraiment comment. Il était depuis perdu et errait de fossés en fossés. Ou d'étiers en étiers comme les grands les appelaient, mais ça il l'ignorait.
Et aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, son rythme cardiaque s'était accéléré, non par angoisse et frayeur, mais par désir et plaisir. Elle était belle cette pousse de blé. Toutes avaient pourtant subitement disparu, comme volatilisées dans la nature. Il avait bien entendu, comme ceux de son clan, un bruit terrible, cataclysmique, annonçant sans doute la fin du monde. Mais le bruit s'était éloigné, puis s'était évanoui, et le terrier était resté intact. Par contre, plus un épis de blé.
Donc plus de raison de sortir les ramasser. Et surtout rationnement pour tout le monde. C'était d'ailleurs sans doute ce qui avait provoqué le regrettable incident ; trop de désœuvrement, l'estomac trop vide, c'était généralement au sein du clan signe de périls à venir. Sauf que cette fois, le péril, il avait été pour lui.
Il pensait ne plus devoir craindre le clan depuis longtemps. Il s'était éloigné sans jamais se retourner depuis bien des lunes déjà, et il n'entendait plus le lointain râle de guerre de ses anciens compagnons. Il évitait d'ailleurs le contact de ses congénères. Il avait croisé, une fois depuis son évasion, une jolie femelle qu'il avait fui aussitôt rencontrée sous un saule. Il repensait à elle, depuis, parfois, à cette odeur qu’exhalent les femelles lorsque le soleil est là plus longtemps et plus fort.
Mais à cet instant précis, rien ne le tentait plus que cette petite pousse. Le seul obstacle le séparant de l'objet du désir le retenait encore. La peur lui tétanisait les muscles. Il connaissait trop bien cet ennemi, pour avoir vu périr nombre des siens. On racontait parfois que l'ennemi fauchait des familles entières, femelle et petiots ensemble. Passer d'un étier à un autre était une tâche périlleuse, il le savait. Et cette pousse était là, de l'autre côté de cette large bande noirâtre, sale, sentant la main des grands et de leurs constructions incompréhensible. Il aurait préféré finir dans les crocs de ses poursuivants plutôt que dans la main des grands. Personne n'était jamais revenu pour parler de ce qu'ils étaient. Les grands les embêtaient d'ailleurs rarement, mais quand ils le faisaient, c'était pour les réduire en bouillie par dizaine, sans discernement. Et il savait que cette bande puante était un de leurs outils. Il savait  que la moindre erreur pouvait lui être fatale ; il hésitait donc.
Mais la faim le hantait, tourbillonnant dans son esprit, presque visible à ses yeux. Il ne tenait plus. Il se lança...





C'est ainsi qu'un putain de ragondin a failli me faire me fracasser la tronche à vélo cet après-midi en passant dix centimètres devant ma roue. J'espère au moins qu'il l'a bien boulotté, son blé...


Les dents du fond qui baignent

Merci aux Monthy Pythons pour ce titre racoleur. J'ai rien de bien particulier à exprimer ce soir, et pas une motivation fantastique non plus. Ça sent la banalité et le neurone fainéant à 100 mètres. Mais on va s'y coller quand même, c'est en collaborant qu'on devient collaborateur (pas de raisons que y'ait que les forgerons qui tirent les marrons du feu (un forgeron tirant les marrons du feu ne serait d'ailleurs pas bien efficace, et vu les températures régnant dans le cœur d'une forge, les marrons ne seraient sans doute que peu comestibles)). Et puis je ne crois pas avoir encore gagné de point Godwin depuis l'ouverture de cette chose à la forme encore bien difficile à définir que, par convention, nous appellerons blog ; comme ça c'est fait.

Le postulat de base, ou de départ, c'est écrire. Avec l'assertion suivante : fournir des "travaux" quotidiens qui, de près ou de loin, traiteraient de la faim et/ou de la soif, que celles-ci soient métaphoriques, réelles, simplement suggérées, voire, aller, on peut se le permettre, tout juste évoquées. Pas dans l'optique d'un projet particulier, ni d'une envie du moment. C'est simplement que le 5 août 2013 à je sais plus quelle heure, ça m'a paru être une bonne idée. Alors je m'y suis mis.

J'aimerais être un mec plein d'idées et d'aphorismes qui font sourire (pour ceux qui font rire aux éclats, prenez la case Desproges, j'ai pas trouvé mieux), mais pour le moment, faut que je les forge. Tiens, ils se sont de nouveau invités, les forgerons. Qui n'existent quasiment plus si je ne m'abuse. Ils ont rejoints les maréchaux ferrant. C'est dommage, c'était chouette comme nom, "maréchal ferrant". Ça pète. C'est comme franc-maçon, mais en plus campagnard et moins portugais. Pourquoi franc-maçon au fait? Franc-architecte ça faisait pas assez humaniste sans doute. Franc-cariste ça aurait été bien aussi. Mais je ne crois pas que les caristes existent à l'époque. Et puis ils n'auraient sans doute pas eu voix au chapitre, sans doute tout juste une voie de garage, et encore...
Moi je crois que si je fondais une société secrète (ou semi-secrète, on sait plus trop ...) voulant le bien de l'humanité (surtout celle qui semble valoir le coup, la bonne humanité; l'autre, bon, si elle peut servir pour que les bons s'en sortent mieux, à la rigueur, pourquoi pas, mais je te les foutrais bien sur un cargo philippin entouré de supertankers) donc mon organisation à moi s'appellerait les humbles-connards. Alors forcément au départ on trouverait ça un peu injurieux, ordurier même. Enfin on... le truc normalement dans une société secrète, c'est qu'elle est secrète, donc que personnes d'autres que les membres ne sont au courant. Et encore, mes membres à moi seraient souvent pintés, donc incapables quinze heures sur douze de se souvenir de leurs prénoms. Ça s'appellerait gigondas-moulin à vent que ce serait pareil pour eux.
Enfin ce serait un chouette endroit, où si t'as pas envie de réfléchir à comment rendre le monde meilleur, tu pourrais par exemple te faire une petite partie de basket. Ou même mieux, une bouteille, le truc qu'on faisait étant jeune, ou tu exerces ton adresse au basket en tirant de chaque endroit marqué de la raquette (j'ai conscience que pour les non-initiés de la bouteille, cette explication restera plus qu’absconse, mais en même temps, à moi, elle me convient, donc bah, vous aviez qu'à y avoir joué, à la bouteille). J'ai conscience qu'autoriser la bouteille ne rendra pas plus efficace le travail des éthyles...
Je disais quoi déjà... Oui donc on ferait la bouteille, du saute-mouton aussi, pourquoi pas, même si c'est trop intellectuel à mon goût, et puis si quelqu'un ne réussit pas à se faire son hachis-parmentier pendant les cessions du midi, et bien qu'à cela ne tienne ! il aura le droit de commander une pizza, on n'est pas des sauvages quand même. Bon, par contre, il la paiera avec son propre chéquier, si on prend le chéquier de la société secrète pour le moindre achat de pizza... Non pour pouvoir tirer dans la caisse noire (secrète elle-aussi), faudra au moins justifier d'une dépense somptuaire. À moins d'un jet, ou mieux, d'un tour de space-mountain, tu tires pas sur le CSSHC (le chéquier de la société secrète des humbles connards).

Oui parce qu'on aura tout un tas d'acronymes pour dire tout et n'importe quoi, afin d'être en phase avec le monde. Bien à fond dans la conjoncture quoi. On cherchera aussi à s'organiser pyramidalement, avec le moins de logique possible. On commencera par faire une cession d'IPSM (idées pour sauver le monde) où chacun émettra son idée, et où à l'aide d'un suffrage à paupière gauche levée (la droite nécessitant beaucoup trop d'efforts) on votera pour celle qui semble la meilleure (l'idée, pas la paupière, bande de cancres), et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on identifie la pire. Le malencontreux auteur de cette dernière sera par conséquent élu CSPAAV (chef suprême pour l'année à venir) et aura ainsi le pouvoir exécutif : il pourra choisir le fromage. Le judiciaire et le législatif (respectivement choix des couleurs des tentures et définition de critères objectifs afin de décider enfin et pour de bon qui de John Cena ou du Rock a.k.a.K.K.K. Dwayne Johnson est le meilleur) reviendront aux assesseurs, et enfin le droit de renverser ce gouvernement fantoche appartiendra à tout un chacun, à la seule condition non négociable qu'il apprécie le jerk.

Une espèce de dictature idéale, les humbles-connards. "Aujourd'hui, on a toujours le droit, d'être puissant, d'être un crétin." Franchement, ça enverrait grave du pâté en croûte. Même du cervelas je crois bien.


Bon allusion à la bouffe maintes fois faite, itération éthylique également réalisée, je crois que je peux aller me coucher.

On se voit demain. (Je suis encore en recherche d'une signature simple et efficace qui fera se dire à mes deux lecteurs quotidiens (moi le soir après l'écriture, moi le matin pour corriger les fôtes) "ha mais putain oui, c'est vrai c'est lui". Oui parce que parfois je commence la relecture en oubliant que c'est moi l'effronté tocard qui produit. Si la vieillesse est un naufrage, la puberté est le premier récif contre la coque. Bof. Je vous dis, les aphorismes, c'est pas encore ça...)


Les plaisirs simples

Ça commence par du poulet rôti patates. Ça continue avec une délicieuse tarte aux fruits (j'ai reconnu des pêches, ce qui constitue pour moi un exploit). Ça s'agrémente ensuite de petits plaisirs athlétiques. Plaisir de spectateur, et n'allez rien y voir de frivole. Bande de coquinous.

On passera rapidement sur les vagissements patriotiques des commentateurs assermentés, vissés à leurs fauteuils du service des sports de notre chaîne nationale comme d'autres sont campés sur les rives du lac Titicaca. Quitte à faire des comparaisons, autant qu'elles aient le moins de sens possible.

On passera sur les interviews d'après-exploit menées par un caniche permanenté dont la seule qualité au cours de sa carrière aura été d'être gentil et de dire pardon à la dame. On passera sur l'autosatisfaction de rigueur desdits rigolos de kermesse à la vue de leurs audiences pour leur rappeler que la seule qualité dont ils peuvent encore s'enorgueillir, c'est de fournir des images sportives gratuites.

Non, restons plutôt sur le positif. Le positif c'est cet instant, pur, sans aucune pollution sonore où il se retrouve en bout de piste. Derrière-lui, le bac à sable d'un sautoir, bâché pour l'occasion. Devant lui, le bac à sable d'un autre sautoir, en pleine lumière celui-là. Je me suis posé la question de la jalousie et la rancœur qu'ils se voueraient maintenant l'un à l'autre, le premier nourrissant à partir de ce moment pour toujours une haine farouche lors de l'évocation de ce triple-saut d'une longueur de 18 m 04. Seul deux bacs à sable avaient connu mieux auparavant, celui de Göteborg en 1995 ayant même le luxe de voir double, deux sauts consécutifs d'un goéland, le volatile finissant de planer à 18 m 16 puis 18 m 29. Je me rappelle de Göteborg, et du sentiment de pureté qui se dégageait de ces deux envols. C'est sans doute ce jour-là que j'ai compris pourquoi j'aimais le sport, qui pourtant aura tout fait par la suite pour me repousser. Mais il n'est pas question maintenant de ce dégoût. Non, aujourd'hui je parle du 7 août 1995, parce que le 7 août 1995, c'est aujourd'hui. Quand un goéland rencontre le tango.

Le triple saut, si vous en avez fait en sport en collège, c'est un peu une souffrance. On se sent ridicule, la gestuelle est tout sauf naturelle (un cloche-pied puis un saut, je me suis toujours demandé de quel esprit tordu avait pu sortir une mécanique aussi saugrenue), et surtout, quand on n'est pas un champion surentraîné, ou plus simplement qu'on n'est pas doué de qualités physiques ne serait-ce que normales, hé bien je vais finir par vous le dire, au triple saut, on ne va pas bien loin ! On a du sable plein les chaussures et le jogging, il fait souvent froid (toujours des séances en novembre ou février, pour bien te faire comprendre que l'athlé, c'est pour les durs) et on est toujours battu par le mec qui, non content de te mettre une branlée en sport, te tabasse un peu plus tard à la récré et mange les dernières frites devant toi au self. Le collège, période bénie... Bref, le triple saut n'a rien fait de plus pour moi que le tir au pigeon ou les courses de dragsters, et pourtant je l'aime d'un amour tendre. Plus que le 100 mètres. Plus peut-être que les crêpes au nutella, ce qui n'est pas peu dire.

Jonathan Edwards, le goéland, britannique de son état, pasteur de sa fonction, n'était pas une armoire à glace, loin s'en faut. Il était juste fait pour triple sauter. Et ce 7 août 1995, avant même de lire (je veux dire lire vraiment, pas juste pour avoir une bonne note en français), j'ai compris que dans ce bas monde, il y avait de la poésie. Je regarde souvent ces deux sauts sur internet pour me rappeler. L'équilibre des bras, le cloche-pied qui ressemble à un pas dans l'air, comme s'il s'agrippait au mélange gazeux pour avancer plus encore, la suspension entre le deuxième et troisième saut qui semble infinie, une marionnette suspendue à des fils reliés au ciel. Et puis ce ramené de jambe alors que le sol défile sous lui, où l'on a presque peur que le sautoir ne soit pas assez long, que notre goéland se fracasse le bec sur la bordure tartanée. Et non, il attérit enfin, le stade explose. Et presqu'instantanément je suis nostalgique, parce que c'est fini. On va nous resservir la biographie, nous faire pleurer dans les chaumières à coup de sacrifices que font ces athlètes extraordinaires, à coup de regarder comme il monte voir son entraîneur, sa maman, sa copine et son yorkshire Poupi. "Tais-toi" que je crie au hurleur patenté, "ferme ta gueule, laisse le moment durer, laisse l'éclat du stade, laisse le ralenti repasser, tais-toi, je le vois aussi bien que toi ce qui se passe, mais par pitié tais-toi". Et puis c'est fini, ça a duré une dizaine de secondes de la prise d'élan à l'explosion de joie, le temps de vérifier que la planche est bonne. Et tu sais que tu ne reverras peut-être jamais ça.

Aujourd'hui le tango s'en est approché. Il n'a pas plané, il est plus en puissance, moins en équilibre, mais j'ai ressenti la même chose, même sur ses essais mordus. J'ai frissonné de la même manière en voyant son corps s'écraser dans le sable après avoir franchi la limite des 18 mètres. J'ai eu les larmes aux yeux, puis les ai immédiatement essuyées d'un geste discret, parce que je suis un mec. J'ai joui de ces quatre fois dix secondes sur son concours. Puis le singe hurleur m'est revenu aux oreilles, le permanenté a gloussé au tango des compliments formatés sans aucune saveur, et la réalité a repris le pas.

Ce soir je regarde le goéland, je repense au tango. Je goutte à la poésie.


Vieux pots, meilleures confitures

J'avais décidé, comme souvent, de me lamenter. J'avais décidé de constater, comme je le fais à peu près 50 fois par minute actuellement (une fois toute les 1,2 seconde exactement), qu'à 30 ans révolus, j'étais définitivement et pathétiquement incapable de m'accrocher à quoi que ce soit de concret, et que finalement, mon téléphone portable muet et mes diverses messageries électroniques vides de nouveaux messages confirmaient peu à peu ce que je redoutais : le monde se fichait tout autant de moi que je n'avais cure de lui.

J'étais donc une nouvelle fois concentré sur mon nombril quelque peu crasseux quand j'ai réalisé à quel point je ne servais à rien. Oui, car aujourd'hui mon géniteur passe la barre plus qu'honorable des 73 ans. 73. Déjà, pour une vie que l'on qualifierait de bien remplie, il en est des choses à dire. 26663 jours exactement. Et mon papa, il n'a pas eu une vie bien remplie. Il l'a plutôt bouffée à pleines dents. Enfin c'est ce que je dis moi, lui ne parle pas comme ça. 

Donc voilà, j'en suis vraiment à oublier l'anniversaire de la personne la plus respectable, honnête et sans doute également la seule qui ait une foi en moi inébranlable. C'est plus que triste. Mais comme il n'est jamais trop tard, et qu'il me reste approximativement trois heures pour m’acquitter de ma tâche, et bien je vais m'évertuer à raconter ici pourquoi il est criminel de ne pas avoir songé plus tôt à célébrer ce 17 août 2013. D'abord parce que les petits hommes font souvent les grandes histoires. 1 m 59 officiellement (j'ai toujours suspecté moins), ça ne peut aboutir qu'à quelque chose de grand. 

La taille ne fait d'ailleurs rien à l'affaire. On connait tous notre quota de grands cons, de moyennement intéressants, et même de petites fouines. Non. Mais par contre, n'être pas forcément un géant, cela pousse peut-être à essayer de voir plus haut. De voir plus grand. Naître en Vendée en 1940 est le plus sûr moyen de mourir en Vendée quelques décennies plus tard sans en avoir franchi plus d'une dizaine de fois les frontières (Des Herbiers à Marans, de Bouin à l'Ile d'Elle). C'est compréhensible, la Vendée est le plus bel endroit du monde, ceci dit sans parti pris aucun bien sûr. Cependant, il est des paradis que la force des habitudes peut rendre infernaux. Pour certaines personnes, le phénomène est tellement peu palpable que la sensation générée est aussi désagréable qu'une piqûre de moustique ou, tiens, que la lecture d'un Marc Levy. Négligeable donc. Pour d'autres, elle est comme une déchirure au cœur, comme l'impression permanente d'étouffer. Comme l'écoute d'un disque de Christophe Maé par exemple. Pour mon père, ce n'était ni l'un ni l'autre.

C'était juste le besoin de s'évader, et la soif d'Afrique, terre pleine de mystère, promue à l'époque par les pères missionnaires de retour de leurs pérégrinations. Papa le sait, un jour papa ira en Afrique. Papa c'est pour la figure de style, à l'époque papa n'est pas encore papa, il est tout juste adolescent, voire jeune adulte. On grandit plus vite au sortir de la guerre, quand chaque membre de la famille doit mûrir au plus vite pour rendre possible l'existence de la cellule. On ne vous demande pas ce que vous voulez faire, on vous dit de le faire. On lui dit donc d'être mécanicien. Il l'est, non sans réticence. Il ne sait pas encore que c'est son passeport pour plus grand et plus loin. Afrique équatoriale, subsaharienne, Maghreb, Pérou, Singapour, Higlands, Lowlands, Martinique ou Guadeloupe(je ne me souviens plus, excusez-moi je vieillis), bref. Il voyage. 

Et il ne trouve que tard sa moitié, pris dans ses pérégrinations. Enfin bref, pour la faire courte, mon père il a envoyé du bois toute sa vie, sans jamais se la jouer ni péter plus haut que son cul (qu'il a hissé beaucoup plus haut que ne le laisserait présager son physique maraîchin). Et rien que pour ça, il ne mérite pas que son fils du milieu oublie l'importance du 17 août. Je ne vais pas aller beaucoup plus loin sur le sujet, il y a des choses qu'il n'y a qu'à lui que je dois dire, indiscrets que vous êtes.

Mais je crois en tout cas, qu'on l'aime où qu'on le déteste, qu'on le respecte ou qu'on le méprise, qu'on en soit proche ou à mille lieux, qu'il soit omniprésent ou indifférent, qu'il soit sur ses deux pieds, dans une chaise roulante, ou dans sa dernière demeure, je crois que si l'on le peut encore, il ne faut jamais oublier l'anniversaire de son père. C'est con mais ça m'a l'air important. Et de sa mère, me traitez pas de misogyne, mais bon ce n'est pas la question du jour. J'oublie les anniversaires de tout le monde, tout le temps. Mais pas celui de mes parents. C'est interdit. Je crois.

N'allez pas rattacher ça aux valeurs inaltérables de la famille et des liens du sang. Mais c'est juste que... Je crois qu'on ne peut pas être totalement mauvais si on se souvient de l'anniversaire de son père. Je l'espère en tout cas. Aujourd'hui je l'ai échappé belle. On verra demain. 

Ce soir j'étais tout seul, et j'ai bu une Grim, à la santé de mon père. La deuxième goulée est pour vous.

Service continu

Je buvais un café à une terrasse. Il était tard.
Non, pas tard du tout en fait, c'était plutôt en février. Elle est arrivée, comme si les lieux étaient à elle, condescendante. Je ne l'ai pas vue venir. Elle a pris un diabolo goyave, sans doute. Je l'ai succinctement entendue hurler à propos d'une difficile grossesse. C'était sa baleine à bosse domestique qui ne voulait pas délivrer. Interloqué, je me permettais de lui rétorquer que le cétacé sait ce qui est bon pour lui, et qu'une baleine en captivité, si elle est signe pour le propriétaire de bonne santé financière, c'est tout de même assez encombrant quand on veut partir en vacances.
Elle m'expliqua qu'elle en avait déjà abandonné deux sur des aires de repos. J'étais choqué et demandai sur le champ au propriétaire du bar d'appeler les services de maltraitances à propriétaire ignoble (MPI). Mon interlocutrice fut prise d'un grand fou-rire. Elle m'expliqua que jamais elle ne serait capable d'un tel acte de cruauté envers ses animaux, mais qu'elle aimait rire aux dépends des maniaco dépressifs qui ne manquaient jamais une occasion de s'outrer pour la moindre faribole. Je lui dis qu'elle semblait aussi cruelle avec les animaux qu'avec les hommes, et que son vocabulaire était bien désuet, faribole n'étant plus utilisé depuis la chute de l'empire Charentais d'Orient. Elle me dit que j'avais de l'esprit, mais que l'homme était un animal comme un autre. Je lui rétorquai progrès, elle me jeta sauvagerie. Je m'accrochai à la science, elle siffla profit. J'exultai socialisme, elle ricana formatage. Je pleurai patin, elle rit couffin.
Cinq minutes à son contact, et elle m'agaçait déjà prodigieusement. Mes yeux ne pouvaient pourtant quitter cette figure machiavélique, exhalant ce je ne sais quoi de toxique qui me séduisait profondément. Elle me demandai si j'étais océanographe ou biologiste marin. Je lui expliquai que j'avais été en voyage ces deux dernières années, et que j'avais par conséquent été obligé de me faire vacciner contre l'un et l'autre. Elle semblai déçue. Pour me rattraper, je lui indiquai qu'un de mes amis, excellent chiropracteur, avait des notions de cartomancie. La flamme se ralluma aussitôt dans son regard, elle me gronda presque, arguant du fait que j'aurais tout de même pu le lui dire plus tôt, jeta deux billets au serveur et me prit par le bras.
Je la guidai malgré moi dans les impasses de la ville desquelles nous sortions toujours par mes tours de prestidigitations. Nous arrivâmes devant chez Frank que je voyais à travers la persienne. Il était occupé à apprendre à cracher le feu à un dresseur d'ours. Nous apprendrions plus tard que le malheureux, bien loin de réussir à diversifier son activité, mettrait le feu à ses ours, les rendant par la-même impropres à la réalisation de tours comiques qu'ils étaient pourtant tellement capable d'effectuer (vous connaissez celle de l'ours qui repeint son plafond?), et finirait par traîner son spleen gare de Cholet en chantant un mélange de Georges Moustaki - Christophe Maé, vivotant grâce au succès de On s'attache au métèque.
Mais Franck n'était pas encore affecté par cet échec à venir et ses dons de divinipulation restaient pour lors intacts. Après avoir gentiment raccompagné le futur malheureux à l'aide de chaleureux coups de pieds dans le derrière, il nous invita à nous asseoir de chaque côté de sa table en formica. Il tira les cartes main gauche tout en manipulant mon omoplate droite de ses cinq doigts restés libres. Il nous donna le résultat des courses sur cinq semaines, envoya notre président à venir au cachot (prédiction étonnamment précise, le magistrat en charge de l'affaire condamnant effectivement le malheureux politicien à 15 jours de pain sec et d'eau dans un cachot de Courcoury, entre Saintes et Cognac, pour malversation d'eau dans un gobelet en plastique après qu'un de ses partisans, lors d'un meeting du parti des Calvinopétomanes, l'avait interpellé d'un "J'ai soif") donna la date exacte de la découverte du principe de précaution, débloqua mon épaule d'un nerf rétif, et mangea sa soupe. Mon amie était ravie. Elle lui demanda quand sa baleine allait mettre bas (ou haut, tout dépendant de la densité de l'eau dans laquelle allait arriver le nouveau-né). Franck nous mit aussitôt dehors, ferma la porte à double tour, obstrua toutes ses fenêtres de panneaux "occupé à oublier les insanités du monde" et me cria que jamais, au grand jamais il ne fraierait avec des baisouilleurs de fanons. Son intolérance me blessa profondément, et je ne pus que jurer à ma belle-moche que j'ignorais totalement les pendants nervaloconchiliculteurs de Franck. Elle me dit qu'elle me croyait, mais que Franck ne serait certainement pas invité au baptême du futur nouveau-né. Je lui confiai que je trouvais cette punition un peu disproportionnée, mais que nous pourrions en reparler plus tard. Elle me proposa de l'accompagner chez elle. Je refusai tout net, et la suivis jusque dans sa chambre où elle me servit une mélasse des plus délicates, un mélange d'yeux de chien frits dans de la graisse de moteur de tondeuse Husqvarna, délicatement décanté à partir d'alcool désinfectant. Je m'enivrais et glissais dans ses bras.

(À suivre, sans doute.)

Bonne bouche

C'est l'assomption, moment de super grâce pour Marie. Donc Supergrass - Mary.

Affamé mais feignant.

Boit sans soif

Voilà, c'est décidé, je ne vais jamais arrêter d'écrire. Enfin jamais... pas tant que mes doigts remueront en tout cas. Parler d'épiphanie serait peut-être travestir la vérité. Disons plutôt qu'il n'est pas toujours simple de définir ce que l'on est. Je crois, et cela paraîtra extrêmement présomptueux et prétentieux, ou plutôt je sens que je suis écrivain. Sans doute de ceux qui, comme le disait Duras à propos de Sartre, ne savent pas écrire. Manière ici de dire que je ne sais peut-être pas écrire, pas que je suis le nouveau Sartre. Je ne porte pas de lunettes. Pour l'instant.

Je suis donc écrivain. C'est comme ça. Je suis écrivain tout autant que je suis un pauvre type. Je peux surement être plus influent sur la seconde caractéristique. Je l'espère en tout cas. Sur la première, cela me semble rédhibitoire. C'est comme ça et puis c'est tout. Antoine Blondin, champion du monde 1967 de l'aphorisme éthylique, a dit (ou écrit, comment le saurais-je...) un jour "Ça m'ennuie beaucoup d'écrire. Ça m'ennuie de ne pas écrire, mais quand j'écris c'est encore pire". Ça marque. Ce qui m'ennuie c'est d'avoir à vous faire subir tout ça, mais je dois le confesser, ça m'amuse aussi. Beaucoup. Pauvre type je vous dit. Type, parce que gamète mâle, pauvre, parce que sans le sous. Ou courbe financière tendant vers 0 plus exactement.

Dire que je le vis mal serait mentir. Je m'incruste de droite et de gauche, picolant un coup, grignotant beaucoup, polluant les cercles de mes intimes, des intimes de mes intimes, et parfois même des ... autres. Je note les noms de ceux que j'ainsi indispose, dans le rêve d'un jour tous les recevoir pour une fête sans fin, qu'ils pourraient rejoindre ou quitter quand bon leur semblerait, sans que l'hôte autrefois encombrant ne souhaite rien opposer à leur bien-être. Une manière de dire que, oui, je suis un trou du cul, mais que je me soigne. J'essaie de remonter le système digestif. Sale larynx va.

Tout cela étant fonction de l'écrivain que je peux être. Pour cela, trouver la matière, physique et intellectuelle. Se battre contre une nature indolente, parfois à la limite de l'indifférence n'est pas chose aisée. Je suis bien aidé par ceux qui étaient là (elle ne me pardonnera jamais, je prie pour qu'elle ne le fasse pas), qui sont là, et ceux qui seront là. Mais je crois qu'il faut en passer par là. Peut-être faudra-t-il couper les ponts. Ou peut-être faudra-t-il s'abandonner complètement aux autres. Difficile de savoir quelle éventualité serait la plus effrayante.

Peut-être, et surtout, faudrait-il arrêter de réfléchir quinze coups à l'avance. La vie n'est pas une partie d'échec, ou alors je l'ai déjà perdue. Je n'ai même pas avancé mon premier pion que déjà, ma dame est prise, et mon roi cerné. Laisse l'avenir doucement t'envahir. Oui André, j'y pense. Plus exactement j'essaie de ne plus y penser, d'en faire un réflexe. Je suis aujourd'hui, peut-être ne serais-je plus demain. Alors fais, maintenant, rends service, souris, aide, mets à profit tes qualités sans perpétuellement méditer tes défauts. Cède sans plus attendre au conseil le plus tendre.

Goûte, hume, délecte-toi. Et arrête de te parler à la deuxième personne du singulier, impératif présent. C'est ridicule.

Les fraises étaient délicieuses aujourd'hui. Le vin blanc enivrant sans pour autant assommer. Les mûres dispensaient sur mes papilles les saveurs des courses à vélo vers la plage, de la reprise des entraînements de foot avec cette odeur de gazon coupé, des tentatives avortées de faire décoller le cerf-volant, des réunions de famille où je pleurais de rire, des premiers émois adolescents quand je regardais les bikinis de l’Île d'Yeu. Il est très beau ce 14 août. Je m'en régale.




Après le festin

Et là tu regardes les statistiques et tu vois qu'une centaine de fois, on a regardé ce que t'as fait. C'est intimidant. 100. C'est plus joli en lettres qu'en chiffres. C'est pas énorme mais quand même...
Tu te dis, avec ta nature profondément enthousiaste et optimiste, que ça fait surement cent personnes qui auront pensé "mais putain, il va arrêter de nous saouler lui. D'abord c'était des chansons torse nu, et maintenant il mixe ça avec ses pensées putrides... Pfff... Y va pas me revoir souvent ici lui..."

Sans nul doute. Et puis après tu te dis que, peut-être, il y en aura un, ou mieux encore, une, qui se dira "c'est joli ". Et qui ne reviendra sans doute pas non plus, mais c'est pas grave. Et puis enfin, tu te dis que c'est pas pour ça que tu le fais. Tu te dis que, quand tu faisais de la presse, tes collègues ayant le nez fixé sur le tirage, sur le nombre de pages vues, sur les résultats financiers du canard plus que sur leur propre travail te donnaient, au mieux, un fort sentiment de mal-être, au pire, une vraie envie de vomir.
Juste pour l'anecdote, on peut évoquer ici l'exemple de la rédaction ayant fêté au champagne son record de tirage . Normal , non? Oui, oui... Surtout quand on sait que ce record fut battu en traitant de la tempête Xynthia. Rappelons que cette tempête fit 47 morts sur les seuls départements de la Vendée et de la Charente-Maritime. Cela vaut bien une coupe de champagne, non?

Donc ce que tu as conchié hier, n'y cède pas aujourd'hui. Remercie ceux qui t'aiment de venir lire, ceux qui t'aiment moins de venir haïr (ce sera pour plus tard, mais prépare-toi), et ne relâche pas ton effort. Pour une fois continue, sois constant, valorise-toi, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris, écris. Crée, puise de ce cerveau souvent malade la source d'une toute relative et très fragile beauté. Sait-on jamais.

Goûte à la fête, profites-en, et nourris-t-en juste ce qu'il faut, mais ne te rassasie pas. Garde ce petit creux au coin de l'estomac, laisse ce vide sanitaire et salvateur, et reste sur ta faim. Elle est ton guide. Ne t'enivre-pas. N'engloutis pas.

Aie toujours faim. 

MacApollinaire

Il faut que je boive, beaucoup plus, ça coince au niveau des boyaux. C'est pas assez irrigué, ça manque de fluidité, ça doit être tout emberlificoté là-dedans. Faut dire que je prends pas bien soin de la tuyauterie. Aucun soin quotidien, aucune révision des 20 000, aucune vidange. Fatalement, ça sent le coup de la panne.

Faut que je picole, plus, encore plus. Faut que je m'en envoie plein la tronche, que ça fasse passer Nicollin pour un curiste. Faut que ça sente le houblon, que ça pue l'éthanol, que ça exhale la térébenthine, que ça poisse la liqueur, que ça cigale le pastis, que ça maçonne le Porto, que ça rende le jean, que ça grimace la vodka, que ça tire à la tequila, que ça voyage à l'absinthe, que ça lézarde au rosé, que ça pinaille au whisky, que ça morde au bourbon, que ça s'embourgeoise au cognac.

Faut ça, et puis du cametar, du claquos, du bon. Faut que ça pue bien du bec, que ça transpire la victoire, que ça préfigure la défaite, que ça chante, que ça gueule, que ça mette des claques dans le dos, que ça gueule encore, que ça refasse le monde, que ça pisse à l'arraché, sans honte, que ça bouffe encore le moindre truc qui passe, que ça essaie de draguer, que ça se plante lamentablement, que ça finisse les restes, que ça passe pour l'arsouille cool, que ça s'écrase seul dans un coin.



Que ça se réveille seul dans un coin. Que ça marche sans le savoir, que ça râle sans l'entendre, que ça s'écroule en douceur, que ça s'oublie.

Et que ça recommence.

Ascétique Racine.

Censé s'exprimer sans scories ; c'est ainsi le sacerdoce du scribe. Si ici il cible la syntaxe précise, là il prend soin de ne laisser sourdre nulle source d'incompréhension, nul saucissonnage subversif, serait-il subtil. Savamment il soigne ses signes,  ciselant sa prose, assaillant ses subites absences stylistiques de subtiles corrections, concevant patiemment sa galaxie qu'il souhaiterait sans malice. Simple, suave, sensuelle, elle s'articule selon une pensée sans extase, une pensée sans explosion massive, une pensée surprenamment stable. 
Il a souvent sacrifié à la passion, aux souvenirs savoureux de succubes vespérales, se laissant glisser vers d'obscures sensations. Ses soirs sont sources d'apparitions spectrales souvent silencieuses, qui savamment distillent de délicieuse souffrances. 
Traversant ces sentiers aux fossés abyssaux, assurant son avancée sur le sentiment invincible d'une sérénité saisissable, il résiste à ces tentations hédonistes, cinglant ses sens d'une impassible sérénité.
C'est ainsi qu'il signe ses textes les plus significatifs, dépossédés de toute possession, esprit sans espoir ni ambition. C'est ainsi qu'il s'inscrit dans la tradition des plus simples. C'est ainsi qu'il s'astreint à sa mission la plus sacrée. 

C'est ainsi qu'il s'affame, pour mieux se rassasier.

Pédaler dans la semoule.

Ça fait pas moins mal au cul sur la selle, mais les jambes tournent de mieux en mieux. Je monterai pas le Tourmalet demain, c'est certain, mais je sens que, jour après jour, j'amène un peu plus de braquet, je développe un peu plus de puissance. Pour un mec qui, il y a encore deux mois, avait du mal à monter les escaliers sur un étage, ça fait plaisir.

Le matériel n'est pas exceptionnel, du vélo de course de 40 ans d'age à la roue arrière voilée au VTC de 15 kilos aux freins pressés comme on lance un défi au destin, en fermant les yeux et serrant les ... fesses. La douleur provient sans doute également de là. Mais ça avance. La Vendée du Marais permet de tels exploits (hyperbole). Elle est plate. Ce n'est pas une métaphore, ni une allégorie, c'est la plus pure réalité. Plate comme une limande. Pas de poitrine généreuse, pas de pectoraux saillants, point de plongée vertigineuse dans des lacets secrets et gogenards. Non, de la ligne droite, désespérément droite, avec pour seule colline un pont franchissant un guet, pour seule montagne les rampes d'accès aux voies rapides, fruits du génie civil moderne.

Donc, en tout cas, du 52-28 en veux-tu en voilà. Je ne dirais pas que j'emmène le braquet comme Carlos mangeait du Nutella, non. Mais les mollets se renforcent, les cuisses s'affermissent, le jarret est saillant, l’œil vif. Le poil soyeux. Tout roule. Cela ne m'empêche pas de craindre à chaque coup de pédale l'arrêt cardiaque soudain, la rupture d'anévrisme traîtresse, l’embolie pulmonaire vacharde. Mais chaque jour passé sur la selle m'y fait de moins en moins penser. Grande victoire.

Hypocondrie, Hypocondrie
Je te maudis

Cesseras-tu un jour
Tel un vil ministre
De promouvoir le pire,
Me faire craindre l'amour?

Saurais-je un jour vivre
Sans craindre la moindre course
Et sprinter, et suer
Sans contrôler mon pouls?

Hypocondrie, Hypocondrie, 
Aujourd'hui je te quitte

Avant qu'encore, demain,
mon médecin ne consulte.

Mort de peur, et de soif. Ça tapait sur la route aujourd'hui.


Alimentaire

Jour 1 : Pour l'argent.
Jour 2 : Pour l'argent.
Jour 3 : Pour la famille.
Jour 4 : Pour le PEL;
Jour 5 : Pour la boite.
Jour 6 : Pour moi.
Jour 7 : Pour moi.
Jour 8 : Pour se rappeler du jour 6. Pour l'argent.
Jour 9 : Pour se rappeler du jour 7. Pour l'argent.
Jour 10 : Pour préparer le jour 13. Pour le PEL.
Jour 11 : Pour craindre le jour 15. Pour la famille.
Jour 12 : Pour attendre 18 heures. Pour la promotion.
Jour 13 : Pour vociférer dans le stade. Pour l'apéro. Pour moi.
Jour 14 : Pour désespérer du lendemain.
Jour 15 : Pour l'entretien promotionnel. Pour l'autosatisfaction. Pour l'argent.
Jour 16 : Pour les querelles de bureau. Pour fantasmer sur la collègue. Pour l'argent.
Jour 17 : Pour les vacances aux Seychelles. Pour écraser la concurrence. Pour l'argent.
Jour 18 : Pour les études des petits.
Jour 19 : Pour la réponse négative à la promotion. Pour l'hésitation à percuter le terre plein du périph de plein fouet. Pour l'engueulade avec mon amour. Pour le désir de la collègue après l'engueulade. Pour la culpabilité. Pour la bière avec les potes.
Jour 20 : Pour les rires des gosses.
Jour 21 : Pour les colères des gosses.
Jour 22 : Pour la démotivation. Pour l'argent.
Jour 23 : Pour la mise au point du chef. Pour le sentiment de lâcheté. Pour l'envie de lui décoller la tête du reste du corps. Pour ne rien tenter. Pour l'argent.
Jour 24 : Pour le décolleté de la collègue. Pour la culpabilité. Pour le PEL.
Jour 25 : Pour le séminaire. Pour les tentations. Pour ne pas craquer. Pour la famille. Pour l'argent.
Jour 26 : Pour décuver. Pour oublier. Pour rentrer chez soi et sourire. Pour l'argent.
Jour 27 : Pour hurler son dégoût de tout dans le stade. Pour se battre avec les CRS. Pour se briser la mâchoire. Pour se faire engueuler par son amour. Pour manger de la purée. Pour pleurer seul dans sa chambre.
Jour 28 : Pour se faire signer un arrêt de travail de 2 mois.
Jour 29 : Pour profiter de son amour comme rarement.
Jour 30 : Pour en faire un troisième.
Jour 31 : Pour changer.


André Gide, tu m'as nourri.



Ecrire sans faim.

C'est impossible. Inhumain même. Si les entrailles ne sont pas en accord, rien ne se fait. Il faut écrire avec le colon, l'intestin grêle. Il faut cracher l'envie avec la bile, et la digérer avec le cerveau.

J'écris souvent pour rien, pour personne.

Non c'est un mensonge, j'écris toujours pour moi. Je suis égoïste. Pas pour vous, je ne pense pas souvent que cela vous intéresse.

Mais là, tout de suite, maintenant, j'aimerais écrire pour lui. Il le mérite. Pour maintenant, déjà, je leur suis une plaie que je désespère de refermer.
Pour avant, il a trop vécu, et en a trop peu parlé pour que cela reste ainsi. Quelques-uns, si ce ne sont tous, doivent savoir.
Pour après. Un petit poisson rouge à venir devra, voudra savoir. Et si je pense ne rien pouvoir pour lui, je peux au moins faire ça. Ce sera beaucoup.

Ecrire ça peut être ça. Pour une fois c'est ça.  Comme toujours je crains qu'après ma décision ne vienne qu'une demi-action. Mais même une demi, pour cette idée-là, vaudrait un tout.

Je vais le faire. Il a soif que je le fasse.

Entre la sardine et le houblon

On va se les geler ou se la dorer. Cinq heures du mat ou l'heure de l'apéro.

Ce sera de toutes façons pas gratifiant. Ça paiera... le loyer ? Qui pourrait croire que j'en suis capable. Ça achètera du temps sans doute. Le temps d'écrire un peu plus. De brûler un peu plus la chandelle. Ça me fera peut-être me sentir un peu mieux, plus ... là. Faudra bien.

J'ai quand même peur de la sardine. La manut', c'est pas le Pérou. Le barman c'est mieux accepté socialement je crois. Et puis par moi sûrement aussi, à confirmer.

Ecrire sur tout, et sur rien, c'est quand même bien. Là c'est sur rien, et c'est très agréable. C'est rassasiant. Juré, ça s'améliorera. J'espère.

Il commence à faire chaud. J'ai soif. Il commence à faire tard. J'ai faim.

André Gide, tu m'as affamé.

 Cher André,

"Je t'enseignerai la ferveur" m'avais-tu annoncé, de but en blanc. Pour commencer, tu comprendras que de par ma nature incessamment rétive, l'utilisation à mon encontre d'une adresse directe associée à la certitude de pouvoir me changer n'a pas provoqué la plus enthousiaste des réactions.

La ferveur me dis-tu. Pour quoi, pour qui mon bon André. Quel sera le véhicule de cette ferveur, quel en sera le destinataire ? Pas toi, tu me dis de t'oublier, d'oublier même ton argumentaire, de n'être plus que moi, moi sans aucune réticence, moi sans aucune dissimulation, moi sans aucune hésitation.

Tu m'invites à ne plus rien faire que vivre, à ne plus rien faire qu'admirer, à ne plus rien faire que ressentir. Tout comme tu l'as fait dans les jardins, le désert, les villes sur pilotis. Tu m'invites à me nourrir. Je sens la voracité qui te tenaillait à chacune des lignes que tu as posées. J'aimerais te dire qu'elle est communicative, qu'elle submerge, qu'elle enivre, qu'elle me laisse là, me demandant pourquoi j'ai attendu, pourquoi je ne me suis pas plongé plus tôt dans ta ferveur, afin d'emplir ce gouffre béant. Je dois te l'avouer, oui, j'y ai cru.

En te lisant dans ce train entre Quimper et Nantes, pris de frénésie, coincé entre toi, mon bon André, et cette magnifique demoiselle avec laquelle j'échangeais d'innocentes mais réelles œillades, j'y ai cru. Qu'elle était belle André, tu n'imagines pas... Belle à m'en faire tout oublier : pourquoi j'étais dans ce train, où il m'amenait, d'où je venais. Presque même belle à te faire, toi, sombrer dans les limbes des écrivains lus, mais trop vite digérés et rangés dans la case "magnifique, mais pas assez inoubliable." Mais si je ne m'abuse, n'était-ce pas toi, mon bon André, qui depuis 170 pages déjà m'exhortais à me nourrir de la beauté du Monde, à la goûter pour mieux voir et comprendre Dieu en toute chose ? Et bien voilà, je la goûtai cette suprême beauté, tout autant qu'elle me goûtait, je crois. La saveur ne pouvait être la même pour elle. J'étais aux anges. Oui André, aux anges, par de simples regards. J'eus la vaine impression de ne plus être le fond de la toile. J'étais le cœur de l'action. Je croyais voir Dieu comme j'avais vu Marie.

Nul besoin de te dire qu'elle descendit à Nantes, et que je ne la revis dès lors plus jamais. Mais quoi, André, qu'aurais-je du faire de plus, pris que j'étais dans ma ferveur. J'ai goûté ce moment sublime, ces quelques 90 minutes d'intense laisser-aller, d'absence d'emprise sur moi et le reste. Tu m'avais convaincu, elle allait me vaincre. Mais quoi, c'est fini maintenant. J'ai peur de te lire à nouveau, de laisser une nouvelle fois mon cœur s'enflammer à ta thèse, d'encore plonger dans les délices de ta nourriture. "Pourquoi" me dirais-tu, "pourquoi Nathanael ?"

Peut-être, qui sait, parce que j'aime avoir faim.

Soif et faim

Ça n'a pas de forme. Ça n'a pas de fond. C'est sans espoir, mais sans crainte. C'est incolore, inodore, sans saveur. Ce n'est rien de palpable, rien de tangible.

Ça éblouit sans cesse. Ça rend immobile. Ça éclabousse les pensées, irradie les actes. Ça brûle parfois les avant-bras, démange parfois jusque sous les ongles.

Ça reste silencieux, impavide. Ça écrit à ta place, et te donne l'impression d'agir. Ça imagine tes fantasmes, et t'empêche de les réaliser. Ça te rend petit, si petit que tu t'oublies toi-même.

Ça finit par te laisser là, sautant sur une nouvelle proie. Ça te nargue ensuite. Ça ne t'oublie jamais. Ça ne te laisse aucun sentiment de rancœur, de vengeance. Ça ne te donne aucune prise pour continuer, aucune inertie à vaincre.

Ça te donne faim. Ça te donne soif.