Bûche.

Il y a quelque chose de cassé. C'est indubitable. Je ne sais pas encore quoi, mais quelque chose est rompu. Tout me semble bien désuet et sans beaucoup de sens. Je n'arrive même pas à sourire. Pourquoi? Encore pour faire semblant que ça va? Que tout marche? Que la vie est belle?
Continuons à faire semblant. Continuons. Continuons.
Pendant ce temps la colère grandit. L'aigreur prend chaque jour de plus en plus de place dans l'estomac. Les zygomatiques n'existent plus.
On escalade, la tête en bas, sans savoir où est le fond, avec un premier de cordée fou. Personne ne tire sur le rappel. Personne ne s'arrête sur un aplomb. Personne ne coupe la corde.
J'ai le couteau en main. J'hésite encore à m'en servir. Bientôt, il sera peut-être trop tard. Je le sens, je le sais. Encore deux mètres et je coupe. Encore un. Je vais le faire, je vais le faire, je vais le faire.
Ou pas.

Et nous continuons à descendre. 

Canibale.

Ça caresse les carreaux au rythme des rafales de vents. Les gouttes s'écrasant rythment mes réflexions, qui comme souvent ne mèneront pas à grand-chose.
On grandit trop vite. Je ne suis plus un gamin. Je ne crois pas pour autant en être devenu un homme. Je vois toujours certaines personnes comme plus adultes que moi, alors que par définition, par convention, je ne le suis pas moins. Pas aux yeux de l'INSEE par exemple.
Mais je crois que j'ai commencé ma mue. Je ne suis pas respectable, pas encore. Mais qui sait si avant la tombe, ça ne pourrait pas finir par arriver.
Je trouve en tout cas magnifiques les gens. Pas tous, mais la partie détestable de l'espèce humaine me semble jour après jour diminuer à vue d’œil. Je ne sais pas vous, mais moi, parfois, j'y crois. Aux bons moments, au futur, aux amis. À la famille aussi...
La solitude est définitivement une saloperie. Si je dois mener un combat, je crois que ce sera contre ça. La solitude. Attention, que les ermites ne s'inquiètent pas, c'est la solitude subie que je traquerais. Celle qu'on nous vante, qu'on nous promet. Celle qui nous rendrait plus heureux, dans une consommation du quotidien. Une journée est faite pour être consommée. La nourriture doit être ingurgité, le travail expédié, les loisirs multipliés, la vie intime dépouillée. Voilà, on doit faire ça. Ne plus avoir le temps de vivre. Ne plus avoir le temps de deviser autour d'un verre, de rencontrer autour d'un plat. Faut devenir quelqu'un, à défaut d'être soi-même, et le faire en dépit des autres, et surtout pas grâce à eux. Se rendre compte qu'on n'est pas tout seul, qu'on a parfois besoin d'autres bras et jambes que les nôtres pour se relever, c'est être faible. Réalisez-vous tout seul. Connerie...
Moi je veux être ensemble, toujours, quitte à passer pour un parasite, pour un profiteur, ne plus hésiter à inviter les gens, ne plus refuser les invitations, quelle que soit leur nature. C'est fini de se dire que c'est mieux d'être seul. Chaque seconde de solitude est une seconde perdue. Pour toujours. Et toujours c'est long.

Voilà.

C'est tout.

Spaghetti

Etre sur la corde raide, c'est compliqué. Il faut qu'elle soit assez tendue, sinon tu tombes. Trop molle, elle ne te renvoie pas la force de tes jarrets, de tes mollets, de tes cuisses. Elle s’affaisse seulement et te laisse livré à ta pesanteur. Et tu tombes. Comme une merde diraient certains. Grossiers, allez.
Trop raide elle risque de péter. Et tu tombes. encore.
L'équilibre est donc difficile à trouver. Se faire violence, mais pas trop. Se préserver, mais pas exagérément. Le point d'équilibre.
L'équilibre c'est la pierre philosophale de notre époque. Tu transformes le plomb en or quand tu arrives à te supporter. TE supporter, ce n'est rien d'autre que supporter ta vie.
Supporter. C'est moche. C'est porter avec une inertie adjuvante. De la merde encore.
Se porter, c'est mieux que se supporter? Supporter... Se porter au-dessus. Mais de quoi? Il y a quoi après? C'est mieux? Rouler sa bosse, traîner son boulet. Ha bordel.
Mes dents sont sales d'avoir trop mangé. C'est bien. Elles ne sont pas sales d'avoir trop subit, trop attendu. Elles sont sales d'avoir voulu faire plus que supporter. J'ai mangé, j'ai bu, j'ai parlé, j'ai écouté. J'ai vécu, sans douleur souvent. La vie se supporte. Mais elle pèse de tout son poids. Les bulles l'allègent, les sphères pectorales aussi. C'est très circulaire.
Supporter.

Portez moi au-dessus. Faites moi voler. Succulez-moi.

Manger ce que l'on sème.

Je suis assis sur un banc en bois, massif, au dossier inconfortable. Mes avants bras sont posés sur une barre, mains pendantes. Face à moi, un homme, gros, en robe noire. Il a l'air de celui qui n'a pas d'air. Sur ma gauche, dans l'espace situé entre mon banc et le bureau du gros homme noir, bureau qui me surplombe, déambule un autre homme en noir, plus fluet. Sa ligne a du être taillée par la force de l'exercice.
Cet exercice qu'il réalise en ce moment même devant moi.  Il vocifère souvent, me montre parfois du doigt, harangue une douzaine de personnes assises sur la droite de la salle, disposées en deux rangs égaux. Ils n'ont pas de visage.
Le fluet dit que c'est de ma faute, entièrement de ma faute. Tout est de ma faute. Il le répète sur toute une gamme de tons, illustrés par tout une panoplie de gestes éloquents qui ne signifient rien pour moi, mais qui semblent faire grande impression dans la grande salle. Sans pouvoir me retourner, je sens des murmures d'approbation dans mon dos.
Il finit par me regarder sans me voir, conclut par un "c'est de votre faute". Puis s'assoit. Le gros en noir me dit de me lever. "A votre tour."
Je dis que c'est de ma faute. Puis je me rassois dans le fracas et sous les applaudissements de la salle.



Et je me réveille en sueur.



Moisson d'hiver.

Le soleil ne tape plus assez fort pour faire mûrir. Il ne permet plus de se faire dorer. Il réchauffe timidement, luttant contre les vents qui s'engouffrent dans les artères désertes d'organismes urbains monotones et anonymes. Le soleil ne tape plus assez fort pour faire sourire. Il est présent pour nous rappeler ses bienfaits, et s'absente dès lors que nous nous habituons à lui.
La chaleur est dans les cœurs dit-on. Un cœur sec peut-il être chaud comme une pierre irradiée tout l'été ? Quand la lumière se fait je la fuis, quand elle est absente je la maudis. Problème de timing.
Les gens du Nord ont dans le cœur cette chaleur que ceux du Sud ont dans le slip. C'est d'Enrico Macias. Je ne suis pas du Nord. Je suis du milieu. Au milieu de la France, au milieu de ma famille, au milieu des capacités intellectuelles d'un bipède moyen (en ne comptant pas le kangourou, dont je ne suis même pas sûr qu'il soit un bipède). Normalement, au milieu on se tient chaud. Moi j'ai froid. J'ai la goutte au nez, les mains qui tremblent, le cerveau lent. J'ai l'urine qui fume. J'ai l'engourdissement latent, l'attente engourdie, la patience à bout.
Il va se passer quelque chose. L'onde de choc sera superbe, télurique, calorique. Des joules à gogo, du watt à rendre marteau.
Mais d'ici-là il fait froid. Rien ne pousse, tout se cache, rien ne se savoure, tout se consomme. Des réserves. Je fais des réserves. Arrive vite, printemps, la batterie est bientôt vide.


Portion individuelle.

Je dois surement me répéter. Je laisse traîner mes mots sur une soixantaine d'itérations de tailles et d'intérêts inégaux, et sur la somme des productions, un psychologue tout juste correct décèlerait sans aucun doute des lubies, des obsessions, des thématiques récurrentes. N'importe qui les verrait même, je suppose.

Aujourd'hui on va recommencer avec la solitude. Je dis recommencer dans le cas fort probable où j'aurais déjà évoqué en ces lieux ce sujet. Je n'aime pas être seul, vraiment pas. Je crois qu'avec la nuée de sauterelles et l'écoute d'un disque de Christophe Maé ou des Enfoirés, c'est un des trois piliers d'une journée ratée. Et ce week end je suis seul ; et ce n'est pas toujours facile.

Etre seul signifie être seul. Sans personne. Avec soi, et rien que soi. Et quand on ne se supporte pas bien, c'est assez désagréable. J'entre en conflit avec moi sur à peu près tout : ma manière de m'habiller, le temps que je mets en week end à me traîner jusqu'à la salle de bain pour enfin me doucher, la manière dont je fais la cuisine, la manière dont je tiens ma fourchette, la manière que j'ai d'immanquablement tacher mes affaires propres à la moindre bolognaise, à la moindre sauce chargée de graisse présente dans mon assiette. Je n'aime pas beaucoup non plus la manière dont je me traite, comment je fais preuve de très peu de compréhension et d'indulgence envers moi-même. Je m'insulte d'ailleurs régulièrement pour ça.
Je vous éviterai le chapitre de la lunette des toilettes jamais baissée, ou encore du lit jamais fait. A chaque fois que je tombe dessus, j'ai envie de m'attraper pour me filer une bonne soufflante. Je ne parlerai pas non plus de cette incorrigible manie de tout faire au dernier moment, pour toujours la même raison, glandouiller. Je sais très bien que si je ne me prends pas entre deux, yeux un jour ou l'autre, je vais finir par avoir des problèmes pour construire une vie ne serait-ce que satisfaisante.
Je sais bien que je critique tout ça pour mon bien, parce qu'au fond de moi je m'aime un peu ; mais ce n'est pas toujours facile d'en prendre conscience, perdu qu'on est au milieu des engueulades et des reproches.

Donc aujourd'hui je me suis déjà repris moi-même trois fois. Une pour mes pets abusifs dans le lit un dimanche matin jusque-là paisible et serein, une autre pour ma tenue à la table du petit-déjeuner, tenue nonchalante à la limite de la provocation, le caleçon usagé baillant beaucoup trop pour être supporté par mes yeux, et enfin une dernière fois à la vue de l'évier, empli d'une vaisselle non faite hier soir, occupé que je fus à regarder dix minutes de Mickaël Grégorio chantant du Mika (vivement la diffusion du Laurent Gerra chantant du Mickaël Grégorio chantant du Mika chantant du Sting chantant du Mickaël Jackson). Bref la journée n'est riche que de quelques heures, que déjà je n'en peux plus. Et le repas dominical, source habituellement de crises entre mon égo et mon dégout, ne s'est pas encore déroulé. Je crains le pire.

Que cela ne vous empêche pas de passer un bon week-end. Vous, c'est sûr, je vous embrasse. Bon appétit.