Artille chaud

Je suis tombé amoureux ce soir. C'est pathétique l'amour. Je suis tombé amoureux de Nicole Kidman dans L'Interprète. Elle était belle. Je ne l'avais jamais trouvé belle avant. Elle est trop irréelle, trop inaccessible. Mais faut croire que Sydney Pollack, qui la dirige dans ce film, sait rendre les acteurs réels. Elle était réelle ; tellement, que c'en était douloureux.
Douloureux de voir une nouvelle fois un reflet de ma propre médiocrité devant l'excellence et le caractère "bigger than life" à la fois des acteurs (l'Australienne étant accompagnée ici de Sean Penn, le seul homme dont je pourrais tomber amoureux avec Rahan) et des personnages. Enfin bref, j'ai trouvé le film bon (quelques longueurs et banalités lui font perdre son très bon rythme narratif par instant), mais douloureux. Je tombais amoureux de quelque chose qui n'existe pas. C'est terrible.
Vouloir ce qu'on n'a pas, détester ce qu'on a, c'est assez insupportable. Je déteste tout ce que je crée, je suis, tout ce que je génère (la production de ces lignes est une angoisse), et j'aimerais pourtant que ce que je fais engendre chez mes contemporains un sentiment d'amour à mon égard. Ou a minima de respect. Aller, au moins pas trop d'indifférence. C'est paradoxal. Une enclave inexpugnable de laquelle je ne sais si je ne sortirais un jour.
Et donc je tombe amoureux de Nicole Kidman. Ou de Silvia Broome, le personnage. C'est abominable l'amour. Abominable. Ça rend cinglé. Mais c'est tellement mieux que les basses passions. Tellement mieux que les instincts grégaires, que la baise vulgaire, que le sexe hygiénique. Non sérieusement, c'est effroyable l'amour, mais que c'est doux également. Quand c'est réciproque l'amour, quand c'est inconditionnel, quand c'est ultime, ça dépasse tout. Faut savoir tenir la distance. L'amour, c'est un peu la maturité. À la fois quand on est capable de le reconnaître, et quand on est capable de le conserver. C'est ce qui est compliqué. Le conserver.
On se dit toujours que le trouver c'est le plus dur. Je ne suis pas d'accord. En tout cas plus d'accord. Non, c'est dur de le garder intact. Quand on est un chantre de la râlerie et une éloge de la médiocrité à toute heure, quand la moindre décision à prendre peut vous envoyer dans le mur à la vitesse d'un cheval au galop sur les contreforts du Mont Saint-Michel (très courts les contreforts là-bas), alors garder l'amour, c'est mission impossible. Alors là, tout de suite, plus que de penser à mes courts de demain moitié préparés, comme à l'habitude, plutôt que de songer au fait que je vis encore chez mes parents à 30 ans, plutôt que de me dire que j'ai peur de porter mon neveu dans mes bras de crainte de lui déformer la fontanelle contre un encadrement de porte (rigolez pas, j'en suis capable), je pense au fait que l'amour, je le trouverais sans doute jamais. Et je le garderais encore moins.
C'est abominable l'amour. C'est insupportable.