Sel

L'écume est parfois comme une déjection d'usine de fabrication de savon pour peau douce : quand la houle est violente et incessante, elle s'accumule contre les rochers en amas compact. On dirait des œufs battus prêts pour une mousse au chocolat indigeste. Et pourtant je trouve ça beau.
Beau comme un surfeur de la Réunion qui, bien que plus habitué à une eau riche en requins et quasiment à température corporelle, n'hésite pas à plonger dans le bordel de la corniche vendéenne. Des vagues croisées en veux-tu en voilà, une couleur marron sable de la mer dégueulasse, à penser à La Hague avec nostalgie, un froid de Toussaint, des spectateurs en pulls de laine et parkas. Non vraiment, quand tu es surfer, faut le vouloir ce titre national pour aller se les geler dans la mélasse.
Et le mec, comme trois de ses congénères à planche, il n'hésite pas, il y va, franco de porc. Et ils se font trimbaler, remuer, renverser, ils luttent tant bien que mal à l'aide de leurs membres supérieurs, s'en vont vers un spot qui, aussitôt repéré, disparaît. Et puis, souvent, une fois La vague repérée, ils s'élancent, se dressent, puis se font faucher par la crête trop puissante des mastodontes. Puis ils se rallongent sur leur planche, et recommencent.
Et une fois, une seule fois, y'en a un qui démarre, qui tourne, qui vire, qui épouse la puissance, qui suit le mouvement , qui se marie avec la flotte, qui la caresse, l'embrasse, l'effleure sans la violenter. Il tourne une dernière fois avant les récifs, s'assoit sur sa planche, lève les deux bras en l'air, plus heureux de la sensation que de la performance. Ses potes venus avec lui de l'Indien hurlent son nom et trépignent sur l'estrade dressée par l'organisation. Il sort de l'eau, les traits du visage gonflés par le froid. Malgré la combinaison, il tremble, autant de froid que de frénésie. Je regarde alors les vagues, qui ne se sont pas arrêtées pour l'applaudir. Les badauds ont repris leurs conquête du littoral, après s'être concentrés quelques instants face aux sportifs. Le ciel s'assombrit, les gouttes commencent à tomber, tranchant avec le teint halé des compétiteurs et de leurs encadrements. On est bien en Vendée, on est bien à la Toussaint.
On est bien rassasié de vent, de sel, de sueur.