Juste après l'extremum.

Aujourd'hui est un jour important. Important, que dis-je, primordial. Il s'est passé un événement qui, sans doute, changera ma vie à tout jamais.
Si ce n'est ma vie, au moins mon année.
Si ce n'est mon année, au moins ce mois d'avril.
Si ce n'est ce mois d'avril, au moins cette seizième semaine de l'année.
Si ce n'est cette seizième semaine de l'année, au moins ce deuxième jour de la semaine.
Si ce n'est ce deuxième jour de la semaine, au moins cette dix-septième heure de la journée.
Si ce n'est cette dix-septième heure de la journée, au moins cette septième minute de l'heure.
Si ce n'est cette septième minute de l'heure, au moins cette quinz... seiz.. dix-s...Neuf...
Bon enfin ça a changé quelque chose, à un moment donné. Et c'est important.
C'est le genre de moment qui vous semble tout aussi éternel que soudain. Tout aussi insignifiant qu'essentiel. Tout aussi narrable qu'oubliable.

Je sortais de la voiture après cette journée de travail aussi morose qu'une journée de travail (qui plus est à la Roche-sur-Yon), quand le soleil resplendissant (au moins) me poussa à faire quelque pas de plus dans le jardin familial. Un bruit agaçemment mécanique sortait de cette touffeur printanière, bruit reconnaissable entre mille du tracteur tondeuse Husqvarna orange de mon paternel. Et dessus, courbé sur le volant, concentré sur la trajectoire, ledit paternel.
Et bien cet événement fondamental de la journée, c'est ça. Je n'ai pas fait signe à mon père, je ne me suis pas signalé, je l'ai regardé, quelques secondes. Une minute tout au plus.
Si vous n'avez jamais ressenti l'amour, si vous n'avez jamais eu la sensation que votre cœur s'emplissait d'un fluide délicat, subtil, irradiant jusqu'à vos membres les plus éloignés de la pompe, générant un bienfait tel que les baumes les plus sophistiqués de la plus très lointaine Asie ne sauraient prodiguer, détendant votre derme et épiderme de manière telle que l'endorphine ne ressemblerait plus qu'à une caféine de soda sucré, si donc vous n'avez jamais senti ce bien-être vous envahir, alors je possède sur vous une longueur d'avance.
Parce que j'ai aimé mon père comme rarement en le regardant comme ça. Il était beau. Puis il m'a vu. Il a arrêté le tracteur, sans stopper le moteur, m'a souri, m'a demandé si la journée a été bonne, je lui ai menti en lui disant que ça avait été, je lui ai demandé sans grande conviction s'il voulait que je finisse la besogne, il m'a dit non, que ça allait bientôt être terminé. Je me suis écarté, le moteur s'est emballé, il est reparti.
Moi j'ai 31 ans, mais mon père n'en a pas 73. Il n'en aura pas 74 comme il n'en a pas eu 60, ni 50, ni 40.
Moi j'ai 31 ans. Mais mon père n'a pas d'âge. Il n'en aura jamais.
Jamais.