Pigeon vole.

Il vivait au milieu. Entouré de briques rouges, il avait posé son bois vert entre deux toits. La taille d'un toilette public. Oué, pas plus grand qu'un chiotte. Il était là, au milieu des jupes d'étudiantes, des coupes iroquoises, des tailleurs Chanel, des "tu vois, quoi."
Personne ne le voyait. Lui scrutait tout le monde. Il n'avait jamais échangé avec quiconque, mais se sentait pourtant de la famille.
On ne pouvait dire de lui qu'il était sale. Ni malodorant. Il était là.
Il s'était glissé au milieu des logements insalubres, oubliés de tous, aux façades d'une noblesse et d'une dignités désuètes.
Entouré de cafés et de musées, il s'enivrait du mouvement des chaussures sur les pavés, du battement d'ailes de pigeons.
Il aimait les pigeons. Eux au moins étaient silencieux. Un pigeon des villes ne roucoule pas, ne produit pas de piaillement intempestif. Pas d'agressivité malvenue. Pas de mendicité ostentatoire. Tout est fait dans la retenue. Ils étaient comme lui. Ils faisaient parti du décor.
Il observait aussi les démarches : langoureuses ; traînantes ; fières, comme possédant la ville, comme attendant que le monde se plie à ses pieds ; parfois dégingandés, mécaniques mal réglées ; en retard, l’œil sur la montre, hésitant entre le pas de course et... la course ; les bras en balanciers, les bras dans le dos, les bras sur les épaules, en pas double synchrone, les bras vides ou chargés ; le cœur lourd ou léger.
Lui ne marchait plus depuis longtemps. Il surveillait ses quelques 500 m², fixait son regard sur un être, le temps qu'il franchisse SON territoire. Ça pouvait durer 30 secondes comme quatre heures. Ça dépendait. C'était selon l'occupation du jour : un café en terrasse, une pause en amoureux sur un des parallélépipède en pierre faisant office de banc. Ou juste un passage pressé, entre le tailleur et les escarpins.
Il ne s'attardait à personne, ne jugeait rien, ne commentait rien. Il observait, d'un œil attentif, sans contemption. Peu lui importait la pertinence des actes, l'importance des tâches, la générosité des interactions. Tout le ravissait, à partir du moment où il y avait du mouvement.
Il regardait toujours en contre-plongée, il ne s'était jamais posé la question du ciel. Ce qu'il voyait de sa guérite lui convenait.
Dire qu'il n'était jamais tombé amoureux serait mentir. Il arrivait à son cœur de battre un peu plus vite à la vue d'une jolie croupe, de formes rebondies ou d'un sourire enjôleur.
Mais le passant suivant chassait quasi-immédiatement cette sensation fugace.
Lorsque, vers 23 heures, la place se vidait, il attendait sans impatience que le dernier piéton passe, que la dernière lumière s'éteigne, que le dernier volet claque pour fermer les yeux.
Puis immanquablement, à l'once du moindre mouvement, ses paupières se levaient. Il avait estimé que la place ne restait inactive dans le pire des cas qu'une dizaine d'heures pendant l'hiver, au mieux une dizaine de minutes au cœur de l'été. Il ne s'était jamais inquiété d'une absence de mouvement, de vol, de vie. Il la savait très temporaire.

Il avait donc vécu ainsi, sans y réfléchir, accumulant les jours. Et puis il arriva qu'il n'eut plus à ouvrir les yeux pendant longtemps. Plus de passage, plus de volettement, plus rien.
N'aurait-il perdu l'usage de ses oreilles qu'il aurait su. Des planches avaient été posées à chaque issue de sa placette. Elle était condamnée.
Trois mois passèrent ainsi comme un souffle. Il s'éveilla au pas d'un homme en bleu et casque, puis au déplacement d'un tractopelle.
Il connut alors la colère. Ils détruisaient le lieu, descellaient les pavés, retournaient l'herbe. Ses pupilles roulaient, ses paupières tremblaient, ses yeux criaient.
Il s'attaquèrent aux murs des maisons, son bois se fendit, son logis fut réduit en copeaux, il chût.

Il se réveilla couvert d'une robe blanche, sanglé sur une civière, dans une chambre capitonnée, une infirmière penchée sur son bras droit. Il attendit ainsi trois nouveaux mois.
On le libéra de ses sangles. Il s'enfuit, retourna à sa petite mignonne place transformée en champ de bataille, creusée de tranchées, bardée d'armature métalliques.
Il se rua dans une des tranchées, y passa la nuit. L'ouvrier chargé de couler les fondations ne le vit pas, plaça le dégueuloir de sa toupie en son aplomb.
Il laissa le béton coincer ses jambes, ses bras, comprimer ses poumons, envahir sa bouche, sa trachée, son estomac. Au moment du dernier souffle, un pigeon le survola.
Pour lui, il garda les yeux ouverts. Pour l'éternité.