Portion pour une personne

La solitude se mérite. Elle est le fruit d'une synthèse complète, d'une chasse sans relâche à la sympathie, d'une traque infaillible du sourire, d'une éradication totale de la bonne humeur et d'un soucis constant de la méchanceté. La solitude est un bienfait lorsqu'elle est provoquée. Elle permet la purification des turpitudes de ce monde. Finies les tentations, finie l'envie de plaire, finie l'incessante impression d'inachevé.
Je m'enfonce toujours plus loin dans ma grotte. La lumière du jour n'est plus qu'un lointain souvenir, ne restent plus que la lueur indécise de quelques torches, et les reflets inquisiteurs des yeux des chauves-souris, la nuit. Les sons ne sont plus que des hurlements, ceux de la nature parfois mêlés aux miens. Rien de cohérent et d'organisé, simplement un chaos sans fin. Même le silence semble désordonné. Tout finit par perdre son sens, les mots n'ont de toutes façons plus de saveurs, depuis bien longtemps. Seule le râle reste, le cri primal.
Je finis par le haïr lui aussi. Pourquoi se fait-il si rare, hors de ma gorge ? Pourquoi avoir quitté le borborygme, pourquoi avoir quitté l'imprécision, l'à-peu-près pour en faire un outil si futile, si superficiel. Pourquoi essayer de communiquer sans attendre de réponse, pourquoi parler pour juste s'écouter... Autant crier, hurler. Le plus fort possible, sans écho, sans retour. Hurler plus fort que la nuit, plus fort que les loups, plus fort que les vagissements de la foule. N'importe laquelle.
Les mots n'ont plus de saveur. Les échanges ne valent plus rien. Ni verbaux, ni corporels. Ils ne sont que le fruit d'un égo à détruire.
Mon égo est mon ennemi. Je n'arrive ni à l'apprivoiser, ni à le détruire. Alors je le fuis, toujours plus loin dans la roche. Je m'enfonce dans le cœur de la terre, je m'enfonce toujours plus loin. Mais il me poursuit, toujours là, à chaque minute. J'ai perdu le compte des jours. Je ne sais plus quand je suis, et quand je ne suis plus. Il me rattrape. Je recommence à avoir envie. Peut-être. Je n'aime pas être seul. Et pourtant j'adore ça.
Il est revenu, il s'agrippe. Je veux plaire.

J'ai un peu faim.