Peuple des étiers

Il l'avait observée depuis longtemps déjà. Il n'aurait pas su donner une indication chronologique plus précise que longtemps. Il ne connaissait ni fuseau horaire, ni chronomètre, ni heures. Mais en tout cas, il en était sûr, cela faisait longtemps. La scruter, la détailler par le menu lui faisait monter la bave aux lèvres. Il n'en avait vu de plus belle, de plus appétissante depuis au moins trois lunées. Et il avait faim, terriblement faim, harcelé et pourchassé qu'il était par ses anciens compagnons. Il n'avait pas fait grand chose de mal, juste mordu un peu trop profondément dans la trachée du dernier-né de sa sœur. Le jeu avait mal tourné, le sang avait jailli, le clan avait essayé de le tuer. Il s'était échappé. Il ne se souvenait plus vraiment comment. Il était depuis perdu et errait de fossés en fossés. Ou d'étiers en étiers comme les grands les appelaient, mais ça il l'ignorait.
Et aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, son rythme cardiaque s'était accéléré, non par angoisse et frayeur, mais par désir et plaisir. Elle était belle cette pousse de blé. Toutes avaient pourtant subitement disparu, comme volatilisées dans la nature. Il avait bien entendu, comme ceux de son clan, un bruit terrible, cataclysmique, annonçant sans doute la fin du monde. Mais le bruit s'était éloigné, puis s'était évanoui, et le terrier était resté intact. Par contre, plus un épis de blé.
Donc plus de raison de sortir les ramasser. Et surtout rationnement pour tout le monde. C'était d'ailleurs sans doute ce qui avait provoqué le regrettable incident ; trop de désœuvrement, l'estomac trop vide, c'était généralement au sein du clan signe de périls à venir. Sauf que cette fois, le péril, il avait été pour lui.
Il pensait ne plus devoir craindre le clan depuis longtemps. Il s'était éloigné sans jamais se retourner depuis bien des lunes déjà, et il n'entendait plus le lointain râle de guerre de ses anciens compagnons. Il évitait d'ailleurs le contact de ses congénères. Il avait croisé, une fois depuis son évasion, une jolie femelle qu'il avait fui aussitôt rencontrée sous un saule. Il repensait à elle, depuis, parfois, à cette odeur qu’exhalent les femelles lorsque le soleil est là plus longtemps et plus fort.
Mais à cet instant précis, rien ne le tentait plus que cette petite pousse. Le seul obstacle le séparant de l'objet du désir le retenait encore. La peur lui tétanisait les muscles. Il connaissait trop bien cet ennemi, pour avoir vu périr nombre des siens. On racontait parfois que l'ennemi fauchait des familles entières, femelle et petiots ensemble. Passer d'un étier à un autre était une tâche périlleuse, il le savait. Et cette pousse était là, de l'autre côté de cette large bande noirâtre, sale, sentant la main des grands et de leurs constructions incompréhensible. Il aurait préféré finir dans les crocs de ses poursuivants plutôt que dans la main des grands. Personne n'était jamais revenu pour parler de ce qu'ils étaient. Les grands les embêtaient d'ailleurs rarement, mais quand ils le faisaient, c'était pour les réduire en bouillie par dizaine, sans discernement. Et il savait que cette bande puante était un de leurs outils. Il savait  que la moindre erreur pouvait lui être fatale ; il hésitait donc.
Mais la faim le hantait, tourbillonnant dans son esprit, presque visible à ses yeux. Il ne tenait plus. Il se lança...





C'est ainsi qu'un putain de ragondin a failli me faire me fracasser la tronche à vélo cet après-midi en passant dix centimètres devant ma roue. J'espère au moins qu'il l'a bien boulotté, son blé...