Ça commence par du poulet rôti patates. Ça continue avec une délicieuse tarte aux fruits (j'ai reconnu des pêches, ce qui constitue pour moi un exploit). Ça s'agrémente ensuite de petits plaisirs athlétiques. Plaisir de spectateur, et n'allez rien y voir de frivole. Bande de coquinous.
On passera rapidement sur les vagissements patriotiques des commentateurs assermentés, vissés à leurs fauteuils du service des sports de notre chaîne nationale comme d'autres sont campés sur les rives du lac Titicaca. Quitte à faire des comparaisons, autant qu'elles aient le moins de sens possible.
On passera sur les interviews d'après-exploit menées par un caniche permanenté dont la seule qualité au cours de sa carrière aura été d'être gentil et de dire pardon à la dame. On passera sur l'autosatisfaction de rigueur desdits rigolos de kermesse à la vue de leurs audiences pour leur rappeler que la seule qualité dont ils peuvent encore s'enorgueillir, c'est de fournir des images sportives gratuites.
Non, restons plutôt sur le positif. Le positif c'est cet instant, pur, sans aucune pollution sonore où il se retrouve en bout de piste. Derrière-lui, le bac à sable d'un sautoir, bâché pour l'occasion. Devant lui, le bac à sable d'un autre sautoir, en pleine lumière celui-là. Je me suis posé la question de la jalousie et la rancœur qu'ils se voueraient maintenant l'un à l'autre, le premier nourrissant à partir de ce moment pour toujours une haine farouche lors de l'évocation de ce triple-saut d'une longueur de 18 m 04. Seul deux bacs à sable avaient connu mieux auparavant, celui de Göteborg en 1995 ayant même le luxe de voir double, deux sauts consécutifs d'un goéland, le volatile finissant de planer à 18 m 16 puis 18 m 29. Je me rappelle de Göteborg, et du sentiment de pureté qui se dégageait de ces deux envols. C'est sans doute ce jour-là que j'ai compris pourquoi j'aimais le sport, qui pourtant aura tout fait par la suite pour me repousser. Mais il n'est pas question maintenant de ce dégoût. Non, aujourd'hui je parle du 7 août 1995, parce que le 7 août 1995, c'est aujourd'hui. Quand un goéland rencontre le tango.
Le triple saut, si vous en avez fait en sport en collège, c'est un peu une souffrance. On se sent ridicule, la gestuelle est tout sauf naturelle (un cloche-pied puis un saut, je me suis toujours demandé de quel esprit tordu avait pu sortir une mécanique aussi saugrenue), et surtout, quand on n'est pas un champion surentraîné, ou plus simplement qu'on n'est pas doué de qualités physiques ne serait-ce que normales, hé bien je vais finir par vous le dire, au triple saut, on ne va pas bien loin ! On a du sable plein les chaussures et le jogging, il fait souvent froid (toujours des séances en novembre ou février, pour bien te faire comprendre que l'athlé, c'est pour les durs) et on est toujours battu par le mec qui, non content de te mettre une branlée en sport, te tabasse un peu plus tard à la récré et mange les dernières frites devant toi au self. Le collège, période bénie... Bref, le triple saut n'a rien fait de plus pour moi que le tir au pigeon ou les courses de dragsters, et pourtant je l'aime d'un amour tendre. Plus que le 100 mètres. Plus peut-être que les crêpes au nutella, ce qui n'est pas peu dire.
Jonathan Edwards, le goéland, britannique de son état, pasteur de sa fonction, n'était pas une armoire à glace, loin s'en faut. Il était juste fait pour triple sauter. Et ce 7 août 1995, avant même de lire (je veux dire lire vraiment, pas juste pour avoir une bonne note en français), j'ai compris que dans ce bas monde, il y avait de la poésie. Je regarde souvent ces deux sauts sur internet pour me rappeler. L'équilibre des bras, le cloche-pied qui ressemble à un pas dans l'air, comme s'il s'agrippait au mélange gazeux pour avancer plus encore, la suspension entre le deuxième et troisième saut qui semble infinie, une marionnette suspendue à des fils reliés au ciel. Et puis ce ramené de jambe alors que le sol défile sous lui, où l'on a presque peur que le sautoir ne soit pas assez long, que notre goéland se fracasse le bec sur la bordure tartanée. Et non, il attérit enfin, le stade explose. Et presqu'instantanément je suis nostalgique, parce que c'est fini. On va nous resservir la biographie, nous faire pleurer dans les chaumières à coup de sacrifices que font ces athlètes extraordinaires, à coup de regarder comme il monte voir son entraîneur, sa maman, sa copine et son yorkshire Poupi. "Tais-toi" que je crie au hurleur patenté, "ferme ta gueule, laisse le moment durer, laisse l'éclat du stade, laisse le ralenti repasser, tais-toi, je le vois aussi bien que toi ce qui se passe, mais par pitié tais-toi". Et puis c'est fini, ça a duré une dizaine de secondes de la prise d'élan à l'explosion de joie, le temps de vérifier que la planche est bonne. Et tu sais que tu ne reverras peut-être jamais ça.
Aujourd'hui le tango s'en est approché. Il n'a pas plané, il est plus en puissance, moins en équilibre, mais j'ai ressenti la même chose, même sur ses essais mordus. J'ai frissonné de la même manière en voyant son corps s'écraser dans le sable après avoir franchi la limite des 18 mètres. J'ai eu les larmes aux yeux, puis les ai immédiatement essuyées d'un geste discret, parce que je suis un mec. J'ai joui de ces quatre fois dix secondes sur son concours. Puis le singe hurleur m'est revenu aux oreilles, le permanenté a gloussé au tango des compliments formatés sans aucune saveur, et la réalité a repris le pas.
Ce soir je regarde le goéland, je repense au tango. Je goutte à la poésie.
On passera rapidement sur les vagissements patriotiques des commentateurs assermentés, vissés à leurs fauteuils du service des sports de notre chaîne nationale comme d'autres sont campés sur les rives du lac Titicaca. Quitte à faire des comparaisons, autant qu'elles aient le moins de sens possible.
On passera sur les interviews d'après-exploit menées par un caniche permanenté dont la seule qualité au cours de sa carrière aura été d'être gentil et de dire pardon à la dame. On passera sur l'autosatisfaction de rigueur desdits rigolos de kermesse à la vue de leurs audiences pour leur rappeler que la seule qualité dont ils peuvent encore s'enorgueillir, c'est de fournir des images sportives gratuites.
Non, restons plutôt sur le positif. Le positif c'est cet instant, pur, sans aucune pollution sonore où il se retrouve en bout de piste. Derrière-lui, le bac à sable d'un sautoir, bâché pour l'occasion. Devant lui, le bac à sable d'un autre sautoir, en pleine lumière celui-là. Je me suis posé la question de la jalousie et la rancœur qu'ils se voueraient maintenant l'un à l'autre, le premier nourrissant à partir de ce moment pour toujours une haine farouche lors de l'évocation de ce triple-saut d'une longueur de 18 m 04. Seul deux bacs à sable avaient connu mieux auparavant, celui de Göteborg en 1995 ayant même le luxe de voir double, deux sauts consécutifs d'un goéland, le volatile finissant de planer à 18 m 16 puis 18 m 29. Je me rappelle de Göteborg, et du sentiment de pureté qui se dégageait de ces deux envols. C'est sans doute ce jour-là que j'ai compris pourquoi j'aimais le sport, qui pourtant aura tout fait par la suite pour me repousser. Mais il n'est pas question maintenant de ce dégoût. Non, aujourd'hui je parle du 7 août 1995, parce que le 7 août 1995, c'est aujourd'hui. Quand un goéland rencontre le tango.
Le triple saut, si vous en avez fait en sport en collège, c'est un peu une souffrance. On se sent ridicule, la gestuelle est tout sauf naturelle (un cloche-pied puis un saut, je me suis toujours demandé de quel esprit tordu avait pu sortir une mécanique aussi saugrenue), et surtout, quand on n'est pas un champion surentraîné, ou plus simplement qu'on n'est pas doué de qualités physiques ne serait-ce que normales, hé bien je vais finir par vous le dire, au triple saut, on ne va pas bien loin ! On a du sable plein les chaussures et le jogging, il fait souvent froid (toujours des séances en novembre ou février, pour bien te faire comprendre que l'athlé, c'est pour les durs) et on est toujours battu par le mec qui, non content de te mettre une branlée en sport, te tabasse un peu plus tard à la récré et mange les dernières frites devant toi au self. Le collège, période bénie... Bref, le triple saut n'a rien fait de plus pour moi que le tir au pigeon ou les courses de dragsters, et pourtant je l'aime d'un amour tendre. Plus que le 100 mètres. Plus peut-être que les crêpes au nutella, ce qui n'est pas peu dire.
Jonathan Edwards, le goéland, britannique de son état, pasteur de sa fonction, n'était pas une armoire à glace, loin s'en faut. Il était juste fait pour triple sauter. Et ce 7 août 1995, avant même de lire (je veux dire lire vraiment, pas juste pour avoir une bonne note en français), j'ai compris que dans ce bas monde, il y avait de la poésie. Je regarde souvent ces deux sauts sur internet pour me rappeler. L'équilibre des bras, le cloche-pied qui ressemble à un pas dans l'air, comme s'il s'agrippait au mélange gazeux pour avancer plus encore, la suspension entre le deuxième et troisième saut qui semble infinie, une marionnette suspendue à des fils reliés au ciel. Et puis ce ramené de jambe alors que le sol défile sous lui, où l'on a presque peur que le sautoir ne soit pas assez long, que notre goéland se fracasse le bec sur la bordure tartanée. Et non, il attérit enfin, le stade explose. Et presqu'instantanément je suis nostalgique, parce que c'est fini. On va nous resservir la biographie, nous faire pleurer dans les chaumières à coup de sacrifices que font ces athlètes extraordinaires, à coup de regarder comme il monte voir son entraîneur, sa maman, sa copine et son yorkshire Poupi. "Tais-toi" que je crie au hurleur patenté, "ferme ta gueule, laisse le moment durer, laisse l'éclat du stade, laisse le ralenti repasser, tais-toi, je le vois aussi bien que toi ce qui se passe, mais par pitié tais-toi". Et puis c'est fini, ça a duré une dizaine de secondes de la prise d'élan à l'explosion de joie, le temps de vérifier que la planche est bonne. Et tu sais que tu ne reverras peut-être jamais ça.
Aujourd'hui le tango s'en est approché. Il n'a pas plané, il est plus en puissance, moins en équilibre, mais j'ai ressenti la même chose, même sur ses essais mordus. J'ai frissonné de la même manière en voyant son corps s'écraser dans le sable après avoir franchi la limite des 18 mètres. J'ai eu les larmes aux yeux, puis les ai immédiatement essuyées d'un geste discret, parce que je suis un mec. J'ai joui de ces quatre fois dix secondes sur son concours. Puis le singe hurleur m'est revenu aux oreilles, le permanenté a gloussé au tango des compliments formatés sans aucune saveur, et la réalité a repris le pas.
Ce soir je regarde le goéland, je repense au tango. Je goutte à la poésie.