Service continu

Je buvais un café à une terrasse. Il était tard.
Non, pas tard du tout en fait, c'était plutôt en février. Elle est arrivée, comme si les lieux étaient à elle, condescendante. Je ne l'ai pas vue venir. Elle a pris un diabolo goyave, sans doute. Je l'ai succinctement entendue hurler à propos d'une difficile grossesse. C'était sa baleine à bosse domestique qui ne voulait pas délivrer. Interloqué, je me permettais de lui rétorquer que le cétacé sait ce qui est bon pour lui, et qu'une baleine en captivité, si elle est signe pour le propriétaire de bonne santé financière, c'est tout de même assez encombrant quand on veut partir en vacances.
Elle m'expliqua qu'elle en avait déjà abandonné deux sur des aires de repos. J'étais choqué et demandai sur le champ au propriétaire du bar d'appeler les services de maltraitances à propriétaire ignoble (MPI). Mon interlocutrice fut prise d'un grand fou-rire. Elle m'expliqua que jamais elle ne serait capable d'un tel acte de cruauté envers ses animaux, mais qu'elle aimait rire aux dépends des maniaco dépressifs qui ne manquaient jamais une occasion de s'outrer pour la moindre faribole. Je lui dis qu'elle semblait aussi cruelle avec les animaux qu'avec les hommes, et que son vocabulaire était bien désuet, faribole n'étant plus utilisé depuis la chute de l'empire Charentais d'Orient. Elle me dit que j'avais de l'esprit, mais que l'homme était un animal comme un autre. Je lui rétorquai progrès, elle me jeta sauvagerie. Je m'accrochai à la science, elle siffla profit. J'exultai socialisme, elle ricana formatage. Je pleurai patin, elle rit couffin.
Cinq minutes à son contact, et elle m'agaçait déjà prodigieusement. Mes yeux ne pouvaient pourtant quitter cette figure machiavélique, exhalant ce je ne sais quoi de toxique qui me séduisait profondément. Elle me demandai si j'étais océanographe ou biologiste marin. Je lui expliquai que j'avais été en voyage ces deux dernières années, et que j'avais par conséquent été obligé de me faire vacciner contre l'un et l'autre. Elle semblai déçue. Pour me rattraper, je lui indiquai qu'un de mes amis, excellent chiropracteur, avait des notions de cartomancie. La flamme se ralluma aussitôt dans son regard, elle me gronda presque, arguant du fait que j'aurais tout de même pu le lui dire plus tôt, jeta deux billets au serveur et me prit par le bras.
Je la guidai malgré moi dans les impasses de la ville desquelles nous sortions toujours par mes tours de prestidigitations. Nous arrivâmes devant chez Frank que je voyais à travers la persienne. Il était occupé à apprendre à cracher le feu à un dresseur d'ours. Nous apprendrions plus tard que le malheureux, bien loin de réussir à diversifier son activité, mettrait le feu à ses ours, les rendant par la-même impropres à la réalisation de tours comiques qu'ils étaient pourtant tellement capable d'effectuer (vous connaissez celle de l'ours qui repeint son plafond?), et finirait par traîner son spleen gare de Cholet en chantant un mélange de Georges Moustaki - Christophe Maé, vivotant grâce au succès de On s'attache au métèque.
Mais Franck n'était pas encore affecté par cet échec à venir et ses dons de divinipulation restaient pour lors intacts. Après avoir gentiment raccompagné le futur malheureux à l'aide de chaleureux coups de pieds dans le derrière, il nous invita à nous asseoir de chaque côté de sa table en formica. Il tira les cartes main gauche tout en manipulant mon omoplate droite de ses cinq doigts restés libres. Il nous donna le résultat des courses sur cinq semaines, envoya notre président à venir au cachot (prédiction étonnamment précise, le magistrat en charge de l'affaire condamnant effectivement le malheureux politicien à 15 jours de pain sec et d'eau dans un cachot de Courcoury, entre Saintes et Cognac, pour malversation d'eau dans un gobelet en plastique après qu'un de ses partisans, lors d'un meeting du parti des Calvinopétomanes, l'avait interpellé d'un "J'ai soif") donna la date exacte de la découverte du principe de précaution, débloqua mon épaule d'un nerf rétif, et mangea sa soupe. Mon amie était ravie. Elle lui demanda quand sa baleine allait mettre bas (ou haut, tout dépendant de la densité de l'eau dans laquelle allait arriver le nouveau-né). Franck nous mit aussitôt dehors, ferma la porte à double tour, obstrua toutes ses fenêtres de panneaux "occupé à oublier les insanités du monde" et me cria que jamais, au grand jamais il ne fraierait avec des baisouilleurs de fanons. Son intolérance me blessa profondément, et je ne pus que jurer à ma belle-moche que j'ignorais totalement les pendants nervaloconchiliculteurs de Franck. Elle me dit qu'elle me croyait, mais que Franck ne serait certainement pas invité au baptême du futur nouveau-né. Je lui confiai que je trouvais cette punition un peu disproportionnée, mais que nous pourrions en reparler plus tard. Elle me proposa de l'accompagner chez elle. Je refusai tout net, et la suivis jusque dans sa chambre où elle me servit une mélasse des plus délicates, un mélange d'yeux de chien frits dans de la graisse de moteur de tondeuse Husqvarna, délicatement décanté à partir d'alcool désinfectant. Je m'enivrais et glissais dans ses bras.

(À suivre, sans doute.)