Les huîtres de l'Olympe

"Je ne reviendrai pas." C'est tout ce qu'il lui avait dit. Il avait pris un sac de toile, y avait rangé deux livres, la bible et Jack London, deux paires de jeans, des souliers de rechange, et une chemise. Il ne s'était pas retourné, avait pris le sac sous son bras droit, avait ouvert puis refermé la porte de son bras gauche. Il n'avait pas entendu ses sanglots ; elle n'en avait pas produit, en femme pléonastique, elle s'attendait à l’inéluctable. Elle s'était préparé à être dévastée, et à devoir se reconstruire. Premier cliquetis de la serrure, ouverture de la porte, elle sent son cœur s'arrêter, elle meurt. Deuxième cliquetis de la serrure, pas sur les marches du perron, premier battement du reste de sa vie, elle va se remettre à vivre. Doucement d'abord, mais elle va y arriver.
Lui part dans le brouillard nauséabond d'une ville de l'est qui découvre l'industrialisation, mais qui n'oublie pourtant pas de laisser le long de la route nombre des rêveurs d'autrefois. Lui a décidé de ne plus rêver. Il veut maintenant faire, et va ainsi engloutir l'ensemble de ses deniers pour traverser le pays. Il s'en fiche, ses économies ne sont rien, un bien faible investissement au regard de ce qu'il gagnera. Il le sait, il trouvera. Il n'est pas encore fait pour mourir de faim, mendier sa vie chaque jour que Dieu fait. Il n'a pas encore envie de diluer son quotidien dans des doses toujours plus énormes de whisky. Il n'est pas encore vieux, sans être tout à fait jeune. Il est décidé.
Il ne connaît pas encore les étapes qui verront son passage. Ouest, direction ouest, il va suivre la course du soleil. Il commence par une gare. Il interroge, se fait expliquer les tarifs, comprends que ses économies ne serviront à rien, qu'elles lui permettraient tout juste de franchir un tiers de la distance en train. Il lui faudrait alors s'arrêter, retravailler de quoi gagner la fin de son périple. Il ne veut pas de ça, il a décidé que ce qu'il avait en poche était suffisant pour recommencer là-bas, à l'Ouest extrême. Plus de contretemps. Plus d'hésitation coupable et de procrastination ; de l'action, des solutions : de l'instinct.
Un homme l'observe déambuler dans le hall, entre les familles richement couvertes de toutes sortes de fourrures afin de braver le climat rigoureux de saison. Afin de paraître, également. Tu es ce que tu montres. Lui montre donc qu'il est à la limite de la banqueroute : veston limé, chaussure déchirées sur l'intérieur des pieds, jean solide mais déjà bien utilisé. L'homme s'avance vers lui et lui demande où il veut aller. Il lui réponds l'Ouest. L'homme sourit. Il lui dit que le train va à l'Ouest. Lui répond que si l'homme est venu le trouver, c'est qu'il a compris que le train était trop cher et que, peut-être, l'homme avait une solution pour un humble voyageur comme lui. L'homme sourit encore et lui dit qu'il a peut-être une idée. Il le roulera jusqu'à la moitié du chemin, quatre jours de route. Lui demande le prix d'une telle course. L'homme lui réponds qu'il lui faudra juste avoir de la conversation. Lui prévient qu'il est plutôt du genre taiseux. L'homme lui dit qu'il devra alors écouter. La solution semble bonne.
L'homme l'emmène sur le parking de la gare.
"- La voilà.
- Rustique.
- Oui mais solide, et je la connais par cœur, impossible qu'une panne ne nous empêche d'avancer trop longtemps.
- Confortable ?
- Non. C'est pour ça qu'il faut parler pour faire passer le temps.
- Tu fais ça avec tout le monde.
- Non. Seulement quand j'ai besoin de parler, ou d'écouter.
- Et là tu as besoin duquel des deux ?
- Ecouter." Ils montent.
"- Raconte moi ton histoire.
- Aujourd'hui j'ai quitté ma femme et je pars vers l'Ouest. Fin de l'histoire.
- C'est une belle histoire. Assez commune par les temps qui courent, mais belle. Ne te méprends pas, je suis sûr que ta femme est triste et je compatis à sa douleur. Mais c'est toi qui est dans ma voiture, et j'aime les gens fou et courageux. Tu es plus fou ou plus courageux ?
- Je n'en sais rien.
- Alors on va essayer de le savoir d'ici à ce que l'on se quitte. Tu sais lire une carte ?
- Oui, pourquoi ?
- Je ne suis jamais parti vers l'Ouest. J'ai fait le Nord et le Sud, j'ai même traversé le grand océan, mais jamais je ne suis parti par l'Ouest. Je ne connais pas.
- Suis le soleil.
- Il va se coucher. Tu veux l'attendre ?
- Non.
- Donc lis-moi la carte.
- Hé bien... si j'en crois les panneaux, tu devrais prendre à gauche.
- Non, je ne te demande pas de m'indiquer la route. Je veux que tu me lises la carte.
- .... Je ne comprends pas.
- Tu vois la route à prendre ?
- Oui.
- Tu vois les noms des contés et patelins à traverser ?
- Oui.
- Tu les connais tous ces coins-là ?
- Non.
- Dommage, il te faudra inventer. Même pas dommage... tu me liras le trajet et on verra si tu te trompes. Si tu me décris mal un village, une colline, un désert, tu prends le volant. Et puis si je me trompe à mon tour, on échangera encore de position.
- Je ne sais pas conduire.
- Tu apprendras, c'est le moment. Ou peut-être pas, peut-être auras-tu tout juste.
- Oui, peut-être. Quelle est ton histoire?
- J'ai rencontré un homme et je l'emmène vers son rêve.
- C'est une belle histoire.
- Oui, je trouve aussi. Mais ne perdons pas de temps. Lis-moi la route."

À suivre.