Vieux pots, meilleures confitures

J'avais décidé, comme souvent, de me lamenter. J'avais décidé de constater, comme je le fais à peu près 50 fois par minute actuellement (une fois toute les 1,2 seconde exactement), qu'à 30 ans révolus, j'étais définitivement et pathétiquement incapable de m'accrocher à quoi que ce soit de concret, et que finalement, mon téléphone portable muet et mes diverses messageries électroniques vides de nouveaux messages confirmaient peu à peu ce que je redoutais : le monde se fichait tout autant de moi que je n'avais cure de lui.

J'étais donc une nouvelle fois concentré sur mon nombril quelque peu crasseux quand j'ai réalisé à quel point je ne servais à rien. Oui, car aujourd'hui mon géniteur passe la barre plus qu'honorable des 73 ans. 73. Déjà, pour une vie que l'on qualifierait de bien remplie, il en est des choses à dire. 26663 jours exactement. Et mon papa, il n'a pas eu une vie bien remplie. Il l'a plutôt bouffée à pleines dents. Enfin c'est ce que je dis moi, lui ne parle pas comme ça. 

Donc voilà, j'en suis vraiment à oublier l'anniversaire de la personne la plus respectable, honnête et sans doute également la seule qui ait une foi en moi inébranlable. C'est plus que triste. Mais comme il n'est jamais trop tard, et qu'il me reste approximativement trois heures pour m’acquitter de ma tâche, et bien je vais m'évertuer à raconter ici pourquoi il est criminel de ne pas avoir songé plus tôt à célébrer ce 17 août 2013. D'abord parce que les petits hommes font souvent les grandes histoires. 1 m 59 officiellement (j'ai toujours suspecté moins), ça ne peut aboutir qu'à quelque chose de grand. 

La taille ne fait d'ailleurs rien à l'affaire. On connait tous notre quota de grands cons, de moyennement intéressants, et même de petites fouines. Non. Mais par contre, n'être pas forcément un géant, cela pousse peut-être à essayer de voir plus haut. De voir plus grand. Naître en Vendée en 1940 est le plus sûr moyen de mourir en Vendée quelques décennies plus tard sans en avoir franchi plus d'une dizaine de fois les frontières (Des Herbiers à Marans, de Bouin à l'Ile d'Elle). C'est compréhensible, la Vendée est le plus bel endroit du monde, ceci dit sans parti pris aucun bien sûr. Cependant, il est des paradis que la force des habitudes peut rendre infernaux. Pour certaines personnes, le phénomène est tellement peu palpable que la sensation générée est aussi désagréable qu'une piqûre de moustique ou, tiens, que la lecture d'un Marc Levy. Négligeable donc. Pour d'autres, elle est comme une déchirure au cœur, comme l'impression permanente d'étouffer. Comme l'écoute d'un disque de Christophe Maé par exemple. Pour mon père, ce n'était ni l'un ni l'autre.

C'était juste le besoin de s'évader, et la soif d'Afrique, terre pleine de mystère, promue à l'époque par les pères missionnaires de retour de leurs pérégrinations. Papa le sait, un jour papa ira en Afrique. Papa c'est pour la figure de style, à l'époque papa n'est pas encore papa, il est tout juste adolescent, voire jeune adulte. On grandit plus vite au sortir de la guerre, quand chaque membre de la famille doit mûrir au plus vite pour rendre possible l'existence de la cellule. On ne vous demande pas ce que vous voulez faire, on vous dit de le faire. On lui dit donc d'être mécanicien. Il l'est, non sans réticence. Il ne sait pas encore que c'est son passeport pour plus grand et plus loin. Afrique équatoriale, subsaharienne, Maghreb, Pérou, Singapour, Higlands, Lowlands, Martinique ou Guadeloupe(je ne me souviens plus, excusez-moi je vieillis), bref. Il voyage. 

Et il ne trouve que tard sa moitié, pris dans ses pérégrinations. Enfin bref, pour la faire courte, mon père il a envoyé du bois toute sa vie, sans jamais se la jouer ni péter plus haut que son cul (qu'il a hissé beaucoup plus haut que ne le laisserait présager son physique maraîchin). Et rien que pour ça, il ne mérite pas que son fils du milieu oublie l'importance du 17 août. Je ne vais pas aller beaucoup plus loin sur le sujet, il y a des choses qu'il n'y a qu'à lui que je dois dire, indiscrets que vous êtes.

Mais je crois en tout cas, qu'on l'aime où qu'on le déteste, qu'on le respecte ou qu'on le méprise, qu'on en soit proche ou à mille lieux, qu'il soit omniprésent ou indifférent, qu'il soit sur ses deux pieds, dans une chaise roulante, ou dans sa dernière demeure, je crois que si l'on le peut encore, il ne faut jamais oublier l'anniversaire de son père. C'est con mais ça m'a l'air important. Et de sa mère, me traitez pas de misogyne, mais bon ce n'est pas la question du jour. J'oublie les anniversaires de tout le monde, tout le temps. Mais pas celui de mes parents. C'est interdit. Je crois.

N'allez pas rattacher ça aux valeurs inaltérables de la famille et des liens du sang. Mais c'est juste que... Je crois qu'on ne peut pas être totalement mauvais si on se souvient de l'anniversaire de son père. Je l'espère en tout cas. Aujourd'hui je l'ai échappé belle. On verra demain. 

Ce soir j'étais tout seul, et j'ai bu une Grim, à la santé de mon père. La deuxième goulée est pour vous.