Les rouges et le noir

Il est resté dans l'ombre pendant un petit moment, sa couleur de peau le rendant invisible. Il espérait quitter les champs de coton, ou les petits appentis des maisons de grands propriétaires. Il voulait suivre la voie de James Meredith ou Marcus Garvey. Contrairement à ce que ses compatriotes de type caucasien pouvaient penser, il ne jouait pas bien de la musique ni ne savait remuer des hanches en rythme. Il n'était pas non plus particulièrement doué en sport, pas forcément plus puissant ni rapide que les autres. Il ne voulait d'ailleurs pas être exceptionnel, il voulait juste être normal, et qu'on le traite comme tel.
Il ne vivait pas vraiment dans la peur, il s'était fait aux brimades et insultes. Il se sentait même parfois comme l'animal qu'ils auraient voulu qu'il soit. Il s'en voulait quand ça arrivait, quand son cerveau se mettait en sommeil et qu'il agissait comme mû d'une volonté autre que la sienne, comme si l'instinct le dévorait, l'engloutissait et ne laissait de son esprit que des traces infimes. Ils y arrivaient presque, les salauds, à lui faire croire qu'il n'était rien que ça, un animal. Mais il savait maintenant qu'il avait une conscience, des envies, une intégrité.
Une fois seulement il avait eu peur, quand les cagoulés de Philadelphia, Mississippi, s'étaient pris d'une frénésie de pendaison. Il avait eu de la chance, il était passé entre les gouttes. Un des cagoulés l'avaient pourtant rattrapé, dans la rue, lors d'une soirée de rafle. Il l'avait reconnu, lui avait sifflé " t'as de la chance, je t'aime bien", avait lâché son avant-bras qu'il agrippait jusque-là, puis avait fondu sur un autre innocent qui ne serait pas aussi chanceux. Cinq de ses amis avaient ainsi péri, en deux ans. Il avait trente ans, se sentait vieux.
Mais il était maintenant dans l'ombre. Une autre couleur était devenue l'ennemi. Les blancs avaient décidé de faire la guerre aux blancs. On cherchait les rouges. Un gros politicien, sénateur semblait-il, à la mine aussi aimable que celle d'un bouledogue neurasthénique avait déclaré que si on ne l'éradiquait pas, la peste rouge détruirait le beau modèle américain... Le beau modèle américain, cette blague. Il pouvait en parler du rêve américain. Il pouvait en parler mais personne ne semblait enclin à l'écouter. Alors il se taisait. Et observait.
Le bouledogue rasait gratis. Des dénonciations, des condamnations, des grillades en public, l’Amérique semblait rongée par une gigantesque meute de rats communistes. Le nègre avait cédé la place au coco. Pour un temps certes. Et puis cédé la place, il fallait quand même vite le dire. En général, le bouledogue pensait que si tu étais blanc et ami avec des noirs, tu développais là le premier signe de rougeole. Manquait plus que tu sois pédé, et donc déviant sexuel, et alors là, plus aucun doute, c'était le passage par le siège de fer.
Intéressant d'ailleurs de se dire que de son côté, Jojo le Georgien autrement appelé le maniaque de la purge, chantre du communisme mondial, n'appréciait pas plus que ça et les noirs et les tarlouzes. Comme quoi si le bouledogue et le moustachu avaient pu discuter ensemble, ils se seraient certainement trouvé nombre de points communs, après s'être vomis mutuellement dessus bien entendu. Frères ennemis dans la haine.
Ainsi donc il pensait avoir sa période de répit. Et puis le bouledogue s'était attaqué à l'armée et à ses héros de guerre, et avait été broyé, transformé en chien à mémé inoffensif, non sans avoir brisé de nombreux destins.
Alors la haine avait du trouver un nouveau défouloir, et le noir devenu presque commun redevenait la cible colorée la plus visible. Et il en avait eu marre. Il avait commencé à parler, de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, de plus en plus fervemment. Et ils avaient commencé à l'écouter. Les siens d'abord, puis les autres, tous les autres. Un quartier, une ville, un état, un pays, un continent, le monde. Il ne se cachait plus, et devenait grand, toujours plus grand. Il ne nourrissait pas cette grandeur, ne la cherchait pas, il ne s'abreuvait que de certitudes, de compassion, de sagesse et de détermination. Il en mourrait d'ailleurs. Mais n'en serait que plus vivant.
Car dès lors tous s'abreuveraient de son destin, ses ennemis, pour mieux le combattre, ses disciples, pour mieux le perpétuer.
Ainsi s’entremêleraient les rouges et le noir. Ainsi se réveillerait une faim nouvelle. Ainsi les libérateurs prendraient-il conscience de leurs propres prisons.

Ainsi pourraient-ils tous avoir faim.